dimanche 23 décembre 2012
L'avantage d'habiter la Normandie, la Bretagne ou le Nord, c'est que la pluie fait partie du décor. Pour tout dire, c'est un must de l'expérience touristique, un truc qu'il faut avoir connu pour bien comprendre la région.
Quand il fait beau, j'aime bien m'amuser à la souhaiter aux visiteurs. "Depuis combien de temps êtes-vous en Normandie ? Il n'a pas encore plu ? J'espère que vous aurez la chance de goûter à la pluie normande avant votre départ !" La tête des gens. Je me dépêche d'ajouter un smiley oral, que je plaisante, que je leur souhaite le meilleur temps possible. Et de leur vanter les effets bénéfiques de la pluie, essentiels à l'économie agricole de la région.
L'autodérision, la pluie tournée en fierté chauvine, c'est ce qui nous sauve, parce qu'on le sait bien, c'est ennuyeux et triste, surtout quand le ciel est très couvert et que la grisaille pèse comme une chape de plomb.
Heureusement, souvent, l'éclairage est malgré tout joli, argenté, ménageant des trouées de lumière. Souvent, s'il pleut, c'est quelques gouttes à peine. Il bruine, il pleuviote, il pleuvine, sans mouiller vraiment. C'est la vérité brute des statistiques, il tombe moins d'eau à Giverny qu'à Nice, où les heures d'ensoleillement, c'est clair, battent celles de la Normandie de façon écrasante.
La petite pluie fine si typique du Nord-Ouest n'est pas très gênante pour les visites. Ce qui paralyse, c'est l'averse. S'il pleut des seaux, des cordes, ou comme une vache qui lève la queue, c'est le sauve-qui-peut.
Tandis que, tassé dans quelque recoin, vous risquez un oeil inquiet vers les nuages plombés, vous avez le temps de repasser toutes ces belles expressions imagées. Va-t-il se mettre à choir des chiens et des chats ? Je n'ai jamais entendu aucun anglophone prononcer cette expression (it's raining cats and dogs) qui fait la joie des collégiens français, et je me demande si elle ne tombe pas un peu en désuétude, tout comme les hallebardes chez nous. Quand le ciel ouvre grand les vannes, ce que j'entends le plus souvent, c'est "it's pouring". Pour moi le verbe to pour, verser, est associé au geste de servir le thé fumant, et ça fait un peu frémir d'imaginer des tas de théières en train de déverser sur nous leur contenu depuis les nuages. Il est heureux que la pluie soit froide, finalement.
Ce billet, écrit à 09:55 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 22 juillet 2012
Le sens de certaines expressions ne coule pas de source, surtout quand on les découvre dans une langue étrangère. En allemand, avoir bâti près de l'eau, c'est avoir la larme facile, pleurer pour un oui ou pour un non. (nah am Wasser gebaut haben)
Parfois, le sens est plus transparent, comme l'image de l'eau qui coule pour marquer la fuite du temps.
Mais les métaphores lexicalisées ne se transposent pas toujours telles quelles d'une langue à l'autre. Le jour où je me suis risquée à traduire mot pour mot "de l'eau a coulé sous les ponts", mon interlocuteur germanique m'a dit que j'étais très poétique. Alors qu'en anglais, l'expression existe : "a lot of water has passed under the bridge".
J'ai un faible pour les gens qui ont bâti près de l'eau, qui se laissent aller à l'émotion. Pourquoi voyage-t-on, si ce n'est pour vivre des émotions ?
Ma cliente arrivait non pas d'Allemagne mais des Etats-Unis, en compagnie de deux jolies adolescentes. Elle a pleuré en mettant le pied sur le pont japonais, quand elle a découvert le paysage d'eau créé par Claude Monet.
"Je n'arrive pas à croire que je suis là ! Ca fait trente ans que j'en rêve ! "
C'était à coup sûr le symptôme d'une Linnea-ite aiguë. Diagnostic vite confirmé : en effet, la dame et ses filles avaient lu et relu le fameux petit livre qui a su faire rêver tant d'enfants et leurs parents d'un voyage à Giverny.
Pour cette quadragénaire, de l'eau avait coulé sous les ponts depuis son enfance, mais le rêve était resté là, intact. Au point que l'eau du bassin aux nymphéas lui a fait monter les larmes.
Vernon, le vieux moulin sur la Seine
Ce billet, écrit à 09:24 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mercredi 14 décembre 2011
Vernon compte encore 233 maisons à pans de bois, groupées à proximité de la collégiale ou du musée, ou disséminées dans les quartiers plus éloignés du centre ville. Dans le val de Seine, leur style est très sobre : très peu de sculptures, de motifs décoratifs viennent rompre l'alignement régulier des rayures.
Les visiteurs habitués aux pans de bois plus aérés ou plus compliqués d'autres régions de France s'étonnent de cette abondance de verticales. C'est qu'en Normandie, pour ceux qui en avaient les moyens, le chic du chic a longtemps été le tant pour tant.
La règle du tant pour tant est simplissime : il s'agit de voir autant de brun que de blanc, autant de colombes que d'hourdis.
En Normandie, c'est étrange, les colombes sont brunes. Rien à voir avec de paisibles oiseaux. Ces colombes-là cousinent avec les colonnes, elles ont le même aïeul latin columna.
Tout comme les colonnes, donc, la colombe est destinée à se tenir debout. Pour l'aider, on la bloque entre deux pièces de bois horizontales, les sablières. Voilà beau temps qu'on ne pose plus les sablières sur du sable pour mieux leur faire prendre leur place, mais le nom est resté.
Contrairement aux apparences, la colombe ne supporte rien, et surtout pas la sablière haute dans laquelle elle s'encastre par tenon et mortaise. La douce colombe est là pour faire joli et remplir en partie le mur. Le gros costaud qui soutient tous les étages et le toit de la maison, c'est son poteau le poteau.
Enfin, même si on a la folie des verticales, il est vivement conseillé de ne pas omettre quelques pans de bois obliques, sauf si on tient à voir toutes les verticales le devenir, obliques, et la maison se pencher inexorablement vers les voisins.
Ces obliques se nomment soit des décharges, soit des écharpes, selon qu'elles ont un rôle ou non dans la répartition des charges. Pour les distinguer, il faut un oeil de spécialiste, et si comme moi vous ne faites pas la différence, vous préférerez peut-être (surtout quand il fait froid) le terme d'écharpe, plus coquet que décharge, qui a un parfum de scandale dans sa forme sauvage.
Sous les fenêtres, des croix de Saint-André font une heureuse diversion.
Donc, supposons qu'on décide de bâtir en tant pour tant. On prend de belles grosses pièces de bois qu'on va placer verticalement, les poteaux et les colombes, et on les écarte de leur largeur, ou un chouïa à peine plus.
Quand l'ossature de bois est en place, il reste à combler les vides par un hourdis. Le matériau de remplissage importe peu puisqu'il sera masqué. Il varie selon ce que l'on a sous la main. A Vernon, à cause des carrières de pierre, ce sont souvent de petits triangles de calcaire coincés grâce à un lattis de châtaignier, et noyés dans un mortier à base de terre.
Une alternative traditionnelle est le torchis, mélange à base d'argile, de paille et d'eau. Si vous avez l'intention de mettre la main à la pâte, le torchis vous remerciera en vous faisant les mains douces, argile oblige. Les formules modernes d'hourdis à base de chanvre et de chaux ont de merveilleuses qualités, mais elles ont ourdi un complot contre vos mains. Même éteinte, la chaux brûle encore.
Lorsque l'entre-colombage est bien sec, on le protège avec un enduit de sable et de chaux, soigneusement appliqué en trois couches. En plus de protéger la façade des agressions du mauvais temps, l'enduit a la bonne idée de venir combler les jours qui se sont sournoisement formés le long des pans de bois, à mesure que le matériau de remplissage se débarrassait des litres et des litres d'eau qu'il contenait. Un régime amincissant qui fait flotter le hourdis dans ses vêtements, et ménage des espaces entre lui et les colombes, par où le vent ne demanderait qu'à s'engouffrer.
Ce billet, écrit à 19:38 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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lundi 25 juillet 2011
Êtes-vous satisfait de votre mémoire ? Je parierais bien que non. Tout le monde aimerait que cette fonction de notre cerveau en fasse un peu plus.
Cesse, par exemple, de faire sa maniaque en fichant à la poubelle beaucoup trop vite ce que nous nous sommes donné tant de mal à apprendre.
Tienne à jour le trombinoscope de nos relations pour nous ressortir la fiche adéquate instantanément en cas de besoin.
Accepte d'accueillir des données nouvelles. Oui, oui, ça va faire des cartons supplémentaires à stocker, mais quand même, on a la place !
Notre mémoire, elle nous fait l'effet d'être aussi vaste que celle d'un ordi tout neuf, mais elle se comporte comme celle d'un ordi qui a déjà bien servi : elle s'imagine toujours qu'elle est sur le point d'exploser et qu'il faut faire du vide.
Tous les métiers font appel à la mémoire - je veux dire à la fonction de restitution de choses apprises - mais certains plus que d'autres. En ce qui me concerne, et sans doute pour beaucoup de jardiniers aussi, l'apprentissage des noms de fleurs est un bras de fer permanent.
Pourquoi est-ce si difficile ? Certains noms rentrent tout seuls, presque par jeu, comme asclépia ou crocosmia. D'autres reviennent au bout de quelques jours quand la plante réapparaît, comme lysimaque. Mais certains se rebellent.
J'avais oublié le nom de l'agastache, cette belle vivace à fleurs bleues. Par chance, j'en ai une dans mon jardin, avec l'étiquette de la jardinerie ; j'ai pu me rafraîchir la mémoire, me taper le front et comprendre l'origine du problème.
Quand on lui dit agastache, notre inconscient entend agace tache. Comme nous sommes des gens bien élevés, nous avons appris que nous devons avoir une tenue correcte et absolument exempte de tache. Si on s'en fait une, c'est agaçant. Il va falloir se changer ou supporter un malaise.
Quand la mémoire flanche, il y a souvent du malaise pas loin. Dans le discours professionnel, où nous contrôlons notre langage, nous nous efforçons d'éviter les familiarités et pire, les grossièretés. En proférer une par inadvertance nous mettrait très mal à l'aise.
Notre surmoi en alerte a tendance à en faire un peu trop. C'est lui qui fait trébucher les présentateurs télé sur les mots en ouille, aussi innocents soient-ils.
Le nom de fleur qui a le malheur de présenter la moindre analogie avec des vocables appartenant à la sphère génito-anale est impitoyablement éliminé. A la trappe, l'osteospermum !
Alors, il y a des ruses. Pour éviter que les mots ne passent dans le vide-ordure, chacun a ses astuces. Les listes de vocabulaire. Les sachets de graines qui traînent dans la voiture, et dont on va relire le nom trois fois par jour. La décomposition en calembour.
Tous les moyens sont bons, surtout quand il faut apprendre le nom des fleurs en trois voire quatre langues. Parce que, pour les guides à Giverny, il est préférable de ne pas sécher trop souvent. Ça créerait un malaise.
La preuve ? Aujourd'hui, c'est un comble, j'avais oublié comment on disait mémoire en allemand. (Gedächtnis, merci, mon interlocuteur me l'a soufflé.)
Ce billet, écrit à 23:13 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 19 juin 2011
Les mots essentiels d'une langue étrangère, ceux qui peuvent vous sauver la vie, ne sont pas ceux que l'on apprend en premier.
J'ai guidé cette semaine un groupe de Slovènes tout juste débarqués à Roissy. Au détour d'une allée de Giverny, j'ai eu la surprise de les entendre dire les quelques mots de français qu'ils avaient mémorisés : "écoutez et répétez !" Ils les prononçaient sans aucun accent tellement la formule leur était familière.
L'étude d'une langue étrangère fait appel à une sorte de métalangue scolaire. Les premiers mots que l'on apprend font référence à la situation d'apprentissage : leçon, exercice, livre, page... et ce fameux écoutez et répétez ! Rien de bien utile une fois qu'on a atterri à l'étranger.
En matière de contenu, toutes les méthodes commencent invariablement par les salutations et les présentations. Bonjour, je m'appelle Pierre... Hello, my name is Peter. Ça vous rappelle de vieux souvenirs ?
C'est précieux de savoir se nommer. Mais le mot le plus important à connaître, celui que je me suis hâtée d'enseigner à mes visiteurs Slovènes, c'est le mot SORTIE.
C'est un mot qui ne se devine pas. D'autres mots sont transparents dans toutes les langues, on reconnaît facilement, par exemple, les noms de nationalité comme Américains, ou les mots de formation savante comme stéréotype. Et une fois de plus, en écoutant l'interprète slovène, j'étais fascinée d'entendre mon commentaire sur les jardins de Monet se transformer en une langue incompréhensible et mélodieuse, ou flottaient par-ci par-là quelques mots repérables qui me permettaient de suivre le fil de la traduction.
Curieusement, sortie n'a rien d'un mot international. Pas l'ombre d'une syllabe commune avec Ausgang en allemand, salida en espagnol, ou le latin exit utilisé dans les pays anglophones qui le préfèrent, on se demande pourquoi, à leur plus idiomatique way out. Sans parler du slovène où sortie se dit dovoz, paraît-il.
Reste à savoir lire le mot, à l'associer à la graphie. Quand on lit comme on respire, depuis de longues années, on a oublié ce que c'est de ne pas savoir lire. C'est tellement évident.
Cette semaine encore, j'ai guidé un groupe de Japonais. L'accompagnatrice venait pour la première fois, et je la regardais prendre des notes sur le plan de Giverny qu'elle avait dessiné.
A côté du grand atelier, celui où se trouve la boutique de la fondation Monet, elle a écrit "sortie" en idéogrammes japonais. Ça aussi, c'était fascinant.
Ce billet, écrit à 11:38 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mercredi 23 mars 2011
Les catastrophes qui frappent le Japon ont pour conséquence linguistique l'emploi réitéré d'un mot aux significations multiples : réplique.
Dans l'actualité, réplique prend son sens de secousse secondaire après un séisme, un sens précis, technique, peu usité finalement. Le plus courant désigne un acte de parole.
Au théâtre, on se donne la réplique, et c'est un peu comme échanger des balles au tennis. Dans la vie aussi parfois on peut oser la réplique, mais l'échange courtois vire alors à l'ace, avec une envie de river son clou à l'interlocuteur. La réplique est chargée d'animosité.
Le domaine des beaux-arts connaît aussi la réplique. Il s'agit, selon les définitions, d'une copie d'une oeuvre faite par l'artiste lui-même. Ou d'une copie très ressemblante. Dans ce dernier cas, c'est une façon chic de parler d'une copie sans en employer le mot, qui serait chargé pour certains d'un sens péjoratif. Mais toujours bien moins péjoratif que le mot faux, un tableau qui cherche à duper l'acheteur en se faisant passer pour un vrai.
Pour que les copies ne soient pas des faux, elles doivent être identifiées clairement comme des copies par une mention sur l'oeuvre. Et, dans les musées nationaux, leur taille doit être nettement différente de l'oeuvre originale, un cinquième plus grande ou plus petite au moins.
On va pouvoir se faire une idée précise de ce qu'est une réplique en visitant la Fondation Monet, à partir du 1er avril. Soixante tableaux viennent de prendre place dans le salon-atelier de Monet, au rez-de-jardin de sa maison. Ils ont été réalisés par la galerie Troubetzkoy, à Paris, aux dimensions des originaux, d'après les toiles de Monet qui se trouvaient dans le salon-atelier dans les années 1915-1920.
La Fondation Monet en a profité pour revoir la déco de l'atelier. La méridienne a été refaite à l'identique, le divan retapissé, tous les détails revus pour coller au plus près des photos qui nous sont parvenues de l'atelier.
C'est plus que spectaculaire : bouleversant. A la fois très beau et vivant. Vibrant.
Si vous connaissez déjà Giverny, ça vaut la peine de revenir pour voir cette restitution de l'atelier.
Si vous venez pour la première fois, attendez-vous à un choc. Une petite secousse sismique intérieure.
Ce billet, écrit à 22:33 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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jeudi 20 janvier 2011
Les jacinthes embaument déjà en pot dans les maisons, avant de fleurir dès la fin mars dans les jardins. Leur parfum est si capiteux qu'on le croirait formulé tout spécialement pour réveiller les insectes engourdis par l'hiver. Pour les humains, c'est un avant-goût de printemps en bleu blanc rose.
La jacinthe doit son nom, dit-on, au malheureux Hyacinthe, héros de la mythologie grecque, dont dérive un prénom épicène, m'informe l'encyclopédie en ligne que j'ai consultée.
Épicène ? Ça cause riche, les encyclopédies, puisque aussi bien on est là pour apprendre et que les explications sont infatigablement à portée de clic.
Donc, un prénom qui peut être attribué aussi bien à un garçon qu'à une fille, formulé tout spécialement pour les parents qui n'arrivent pas à se décider sur la couleur de la layette. Un prénom mixte, pour parler comme tout le monde.
Je ne sais pas si vous connaissez des tas d'Hyacinthe, je ne crois pas en avoir jamais croisé un seul, sauf me semble-t-il dans Ces dames aux chapeaux verts de Germaine Acremant, publié en 1937 et réédité en 1961 dans la Bibliothèque verte. Bref, ça date. En revanche, j'ai rencontré sans le savoir beaucoup de personnes au prénom épicène, des Dominique, des Camille, et bien sûr des Claude.
A en croire les susnommés, c'est parfois pratique d'avoir un tel prénom, et parfois embêtant. Claude Monet, pour sa part, ne semblait pas gêné par la mixité de son deuxième prénom, qu'il préférait à celui d'Oscar.
Beaucoup de noms de professions sont également épicènes. Secrétaire, par exemple. Ou peintre.
A l'époque où j'étais une lectrice assidue de la bibliothèque verte, les enseignants nous conseillaient de dire au féminin "femme-peintre". Ça sonne bizarre aujourd'hui, non ? "Une peintre" passe mieux.
Du temps de Monet, on utilisait couramment le terme de "peintresse". Il est devenu risible au 21e siècle, même pas sûr qu'il soit encore dans le dico. Mais Monet n'y met pas de sarcasme quand, de son hôtel du cap d'Antibes, il annonce à sa femme :
Tous les jours il y a de nouveaux arrivants, des peintres et peintresses.
Le sarcasme est plutôt dans ce qui suit :
Il me faut prendre courage et supporter la société qui est ici, de fameux idiots : la nourriture est heureusement excellente.
Si la nourriture avait été moins bonne, les fameux idiots auraient fini par faire décamper Monet, et l'histoire de l'art en eut été changée.
Ce billet, écrit à 15:15 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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jeudi 4 novembre 2010
A propos de ses vues du bassin aux nymphéas, Claude Monet utilisait l'expression "paysages d'eau". Où est-il allé la pêcher ? Existait-elle auparavant, ou l'a-t-il forgée ?
Lui qui avait vécu à Londres, je me demande s'il aurait peut-être subi une influence de l'anglais. C'est si simple et si pratique en anglais, il suffit d'accoler le suffixe -scape, et on a tous les paysages (landscapes) de la terre : des seascapes (marines), des cityscapes (vues de villes) et bien sûr des waterscapes, des paysages d'eau.
On est parfois surpris par les titres choisis par Monet. Ses ponts japonais se nomment Bassins, par exemple. Comme s'il y avait la volonté de décaler la perception. Vous croyez voir un pont en gros plan ? Mais non, c'est plutôt un détail du bassin.
Mais le terme de bassin est-il bien choisi ? Jean-Pierre Hoschedé est d'avis qu'il faudrait, pour être correct, parler de pièce d'eau. Mais, précise-t-il, c'est Monet lui-même qui a utilisé le mot bassin, et ensuite, le nom est resté.
Les visiteurs se heurtent aux mêmes difficultés quand il s'agit de nommer le plan d'eau. Tantôt c'est un étang, tantôt un lac, parfois une banale mare. Ma dénomination préférée, c'est quand même celle que lui ont décernée des ados : la piscine de Monet. Je me demande d'où ils venaient, ceux-là. C'était drôle, et un peu triste en même temps. Pauvreté du vocabulaire, pauvreté des expériences.
Ce billet, écrit à 22:36 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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jeudi 26 août 2010
Il y a des mots qui dorment dans un coin de notre mémoire. Un vocabulaire passif, que nous comprenons mais ne pensons pas à utiliser.
Jamais, en anglais, je n'emploie le mot nevertheless. Toutefois, quand une de mes clientes l'a prononcé hier, sa traduction m'est revenue, comme une fiche sortie d'un classeur : néanmoins.
Les mots ne manquent pas pour exprimer l'opposition, à commencer par mais. Néanmoins, c'est une opposition, mais atténuée, une réticence, une réserve.
Si nevertheless est bien long pour un adverbe, un peu traître à prononcer pour des francophones avec son th au milieu, et que je n'ai pas dans la langue de Shakespeare la finesse d'expression qui le ferait préférer parfois à but ou however, je me demande en revanche pourquoi, comme beaucoup de mes compatriotes, je boude néanmoins.
L'alignement de hiatus et de nasales n'en fait pas un très joli vocable, c'est vrai. Il me semble pourtant que c'est le sens caché du mot qui retient de l'employer.
Néanmoins : nez en moins. On n'a envie d'amputer personne. Et néant moins, les profondeurs négatives de l'insondable, n'en parlons pas, c'est carrément déprimant !
Alors qu'en anglais nevertheless claque comme une devise : jamais le moins, (donc toujours le plus) voilà qui ne manque pas de panache.
J'avoue que la subtile mathématique rhétorique du moins qui apparaît dans les deux langues m'échappe. Serait-ce que l'on retranche quelque chose à la proposition précédente ? Ou que l'on fait mine au contraire de ne rien y retrancher ? Si vous avez une explication, je suis tout ouïe, oreilles en plus.
Enfin, pour ceux qui se demanderaient quel rapport il y a entre cette image de feuilles de nénuphars et mes interrogations linguistiques, j'aime beaucoup cette photo, c'était si beau de voir les nymphéas creusés d'une goutte en coeur scintiller d'éclats d'or, d'argent et de lapis-lazuli. Néanmoins, j'avais une réticence à la publier parce que les feuilles ne sont pas tout à fait propres, il s'y accroche un peu de mousse. Re-néanmoins, n'est-ce pas cette mousse, justement, qui retient les rayons de lumière ? Et le bassin de Monet n'est-il pas d'autant plus admirable de ce qu'il magnifie l'ordinaire, voire l'ordure, pour en faire de l'or, comme le fumier au pied des roses ?
Les choses ayant souvent plus d'un sens, je dédie ce billet à N., nez de la parfumerie parti outre-Manche, qui laisse un vide derrière elle.
Ce billet, écrit à 05:34 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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samedi 12 septembre 2009
Dans un coin du jardin fleuri de Monet, cette petite fleur ébouriffée posée sur la feuille ronde d'une alchémille fait penser aux Nymphéas dans toute leur gloire dans le jardin d'eau. Je crois que c'est une reine-marguerite, vous êtes les bienvenus pour me souffler si ce n'est pas ça.
Les plantes ne sont pas les seules à poser des problèmes de nomenclature. Les métiers aussi. Ainsi, au terme de guide, on préfère souvent dans le tourisme celui de conférencière. Ou conférencier, mais ces messieurs ne sont pas légion dans la profession.
A priori, il s'agit du même métier. Le titre de conférencier s'obtient après trois ans d'études et permet d'exercer dans toute la France, tandis que celui de guide est décroché après deux années et peut être assorti d'une limitation géographique.
Tout cela sent la mesquinerie, et les agences à la recherche de la bonne personne pour guider leurs groupes préfèrent bannir le mot guide de leur vocabulaire, histoire de ne pas froisser les susceptibilités.
Je trouve pourtant que guide est plus joli. Conférencière vous a un côté statique et professoral, tandis que guide sonne plus dynamique, invitant à cheminer sur les sentiers de la mémoire et de l'histoire.
La question est encore plus épineuse en allemand. Führer serait la traduction de guide, mais il est tellement connoté qu'on préfère trouver autre chose, l'anglais guide par exemple. J'ai pourtant vu Führer employé innocemment dans des sites internet allemands, peut-être qu'il va sortir du purgatoire.
Il rejoindra alors le joli Führerin, qui ne pâtit pas du même ostracisme. Ce n'est pas demain qu'une femme haranguera les foules avec des accents rauques. Comme conférencière, ça ne passerait pas.
Ce billet, écrit à 19:37 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 6 septembre 2009
C'est un regret exprimé par de nombreux visiteurs de Giverny : la plupart du temps, quand on s'interroge sur le nom d'une fleur magnifique ou curieuse qu'on voit dans les jardins de Monet, on reste sur sa faim. Les étiquettes sont rares.
Il y en a pourtant quelques-unes, celles qui désignaient les semis dans leurs godets notamment, avant que les jeunes plants ne soient mis en place dans les bordures, mais elles semblent davantage à l'usage des jardiniers, comme dans n'importe quel jardin.
L'obstacle principal à l'étiquetage, c'est le fouillis végétal orchestré par Monet. Les fleurs ne sont pas regroupées comme on en a l'habitude par petits bouquets de la même espèce. Elles sont mélangées avec la dextérité d'un croupier de Las Vegas battant les cartes. C'est mission impossible de mettre une étiquette au pied des quelque 100 000 fleurs plantées chaque année.
Quand étiquette il y a, vous n'êtes pas très sûr qu'elle désigne la fleur qui vous intéresse. C'est peut-être sa voisine. Ou encore c'est une étiquette surgie de nulle part, arrachée par quelque visiteur à la vue basse et replantée au petit bonheur la chance. L'information est donc à prendre avec circonspection et à vérifier de retour à la maison.
Beaucoup de visiteurs s'imaginent ainsi que les pétasites s'appellent taxodium, parce que l'arbre qui porte ce nom émerge d'un massif de ces grosses feuilles rondes chères à Monet, et que son étiquette est plantée au milieu des pétasites.
On pourrait, c'est vrai, marquer les arbres de façon plus visible, sur leur tronc à hauteur des yeux. Mais ce côté arboretum, est-ce bien l'esprit du jardin de Monet ? Quand vous regardez un tableau, vous n'avez pas en sous-titres sous chaque touche bleu cobalt, jaune de chrome ou vermillon.
Oui, d'accord, j'exagère. J'adore connaître le nom des plantes, et je regrette souvent de ne pas le trouver. Mais le plus frustrant, c'est de s'approcher d'un rosier superbe, de se pencher sur sa belle étiquette verte, et de lire "Rosa" sans un mot de plus. Soit, mais laquelle ? Que c'était une rose, je le savais !
Ce billet, écrit à 09:30 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 9 août 2009
Claude Monet, la Maison du douanier, effet rose, 1897, huile sur toile, collection particulière. Cette bâtisse n'était pas une garçonnière, cela va sans dire.
Un des préjugés du 19ème siècle était que les garçons avaient besoin de moins de confort que les filles, et cette opinion a perduré une bonne partie du 20e. A Giverny, les jeunes filles Hoschedé avaient leurs chambres au-dessus de la cuisine, tandis que les garçons devaient gravir un étage de plus pour aller dormir sous les combles, très froids en hiver, très chauds en été.
Cet inconvénient était partiellement compensé par l'avantage de ne pas être juste sous le nez des parents. "C'était leur garçonnière !" s'est exclamé un de mes clients américains, en français dans le texte.
C'était drôle d'entendre ce mot aimablement libertin appliqué au dortoir des jeunes Monet-Hoschedé sous le toit parental, où Alice devait faire régner la plus stricte moralité.
Le mot français a traversé les océans pour accoster en Louisiane. Tout en gardant sa connotation, il s'est adapté aux us et coutumes locaux.
A l'époque de Monet, les aïeux de ce visiteur de Giverny possédaient une vaste plantation près de la Nouvelle Orléans, où ils cultivaient le coton, la canne à sucre et l'indigo. "La garçonnière désigne une petite maison à l'écart de l'habitation principale, où les jeunes gens de la famille pouvaient rencontrer des esclaves."
Brrr ! La définition m'a fait l'effet d'une douche glacée. C'était dit sans porter de jugement, sans affect. Et bien sûr ce monsieur était aussi innocent que moi des viols commis dans le passé. Mais en l'écoutant me délivrer cette information, j'ai pris conscience du fait que l'esclavage était pour lui quelque chose de concret, et d'abstrait ici.
Et puis, comment dire ? Difficile de ne pas ressentir un certain malaise. Tant d'années plus tard, quel poids portons-nous encore des exactions de nos ancêtres ?
Ce billet, écrit à 12:14 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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vendredi 12 juin 2009
La digitale est un pays de Cocagne à elle toute seule, avec son accumulation de cornes d'abondance toutes entassées les unes sur les autres. Et c'est bien l'effet qu'elle doit faire aux abeilles qui viennent y faire leur shopping.
Mais à force de voir les bourdons s'y engouffrer, l'envie est venue à certains d'y fourrer les doigts. C'est cette idée que l'imagination populaire a plutôt retenue.
Digitale vient du latin digitus, doigt. C'est un nom de formation savante qui décrit cette "longue grappe de fleurs pendantes à corolle en forme de doigtier", selon le Robert.
Les noms populaires vont dans le même sens, "la digitale pourprée est dite gant de Notre-Dame ou doigt de la Vierge". Ciel ! On la met volontiers à toutes les sauces, la Bonne Mère, dès qu'il s'agit de nommer une fleur.
Les Anglais ont aussi cette idée de gant, mais pour eux c'est le renard qui les porte : digitale se traduit par fox gloves, je ne m'explique pas trop pourquoi, mais c'est amusant d'imaginer un renard ganté.
C'est à cause de l'anglais que l'on peut digitaliser la digitale en approchant un appareil photo. Cela revient à numériser l'image, à la transformer en chiffres. Puisqu'on compte sur ses doigts, digit est l'anglais pour chiffre. On parle des gros revenus en les classant parmi les salaires à cinq ou six digits.
Mais laissons là les gros bonnets, je voudrais vous parler d'un tout petit chapeau. Un chapeau de doigt, Fingerhut en allemand. C'est le nom de la digitale, autrement dit un dé à coudre.
Qu'il soit à coudre ou à jouer, le dé est en lien étroit avec le doigt, et lui aussi dérive de la même racine latine : on n'en sort pas !
Ce billet, écrit à 09:21 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 31 mai 2009
On entend parler des quantités de langues dans les jardins de Giverny. Pas toutes les langues de la terre, parce que les pays du Tiers Monde sont tristement absents de la fête, mais tout de même plusieurs dizaines de langues différentes, pour autant que je puisse en juger.
En quelques années, la propriété de Claude Monet s'est hissée au rang de jalon touristique français. On vient des Amériques, d'Asie, d'Océanie, de toute l'Europe et un tout petit peu d'Afrique s'émerveiller de ces beautés qui parlent à tous, les jardins.
Quand on quitte le langage des fleurs pour passer à celui des humains, les choses se compliquent. Un grand nombre de visiteurs sont francophones ou anglophones, mais pas tous. S'ils veulent une visite guidée, on passe par un interprète.
Quelquefois j'arrive à suivre ce que l'interprète dit, et c'est fascinant d'entendre mes phrases devenir les siennes, parfaitement exprimées dans une langue que je ne connais qu'un peu. Mais parfois la langue étrangère garde toute son herméticité. C'est le cas, par exemple, avec le japonais.
En général c'est le responsable du groupe qui fait aussi office d'interprète. Que transmet-il de ce que je viens de dire ? Je ne le saurai jamais. Par-ci par-là je perçois un "Monet" qui n'est pas une grosse indication. Où peut-il bien en être ? J'attends pour poursuivre qu'il se taise, signe qu'il est arrivé au bout du message.
Je suis surprise, parfois, par la longueur de ses interventions, qu'il doit compléter par des commentaires de son cru. D'autres fois c'est leur brièveté qui m'étonne. A-t-il compris mon anglais ? Juge-t-il que ce point ne mérite pas d'être traduit ? Qu'importe ! Je lâche prise, lui laissant la responsabilité de ce que ses clients entendent et comprennent. A chaque fois je suis aux anges, ravie d'être en compagnie de Japonais.
J'adore ces visites où quelqu'un d'autre établit un pont entre deux mondes, palliant mes limitations. La traduction d'un système linguistique vers un autre, qui était mon premier choix professionnel, continue de m'émerveiller : chaque mot traduit est un cadeau fait aux autres, un cadeau chargé de sens.
Ce billet, écrit à 08:47 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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samedi 20 décembre 2008
Depuis que les couleurs ont disparu à la fin novembre, le paysage est devenu gris et morne. Heureusement, pour changer de tout ce terne que l'on voit par la fenêtre -la vraie-, la petite fenêtre virtuelle regorge de fleurs plus éclatantes les unes que les autres. Il suffit de plonger. Mmmm ! Revoilà le bleu des iris, le jaune des hélianthes, le mauve des mauves.
S'il vous prend la fantaisie de vouloir retrouver ce bain de couleurs florales chaque fois que vous ouvrez votre ordi, vous cliquez droit sur la souris. Et voilà que vos fenêtres se mettent à vous faire des propositions rocambolesques. Voulez-vous "définir en tant que papier peint du bureau" ? Pardon ? Non, je n'envisageais pas de refaire la pièce en géranium, le papier peint du bureau me va très bien comme il est.
Ah ! Les joies du fenêtres ! Quand mon système était en anglais, je pensais que cela irait mieux en français. Erreur. Le fenêtres reste à tout jamais un idiome incompréhensible dont des millions d'utilisateurs perplexes s'efforcent de décrypter le sens.
Retour aux archives photographiques. Il faut le savoir, c'est une forêt où l'on grimpe aux arbres dans le sens de la descente. Un tronc, vous glissez, de grosses branches, vous glissez, voici de petites branches, des feuilles innombrables. Sans l'ombre d'un effort vous êtes arrivé tout en haut de l'arbre tout en bas de la page, comme Alice dévalant son toboggan.
J'ai beaucoup aimé grimper aux arbres autrefois. On est si bien en équilibre sur une branche à la hauteur des oiseaux. Au terme de l'escalade à la force des bras et des jambes il y a une satisfaction intense à parvenir au sommet.
Un peu le sentiment que l'on éprouve quand on a réussi à percer un idiotisme de fenêtres et à en obtenir ce que l'on voulait...
Ce billet, écrit à 21:03 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mercredi 3 décembre 2008
Quand les feuilles des arbres sont tombées commence la période de la taille. On coupe le bois mort, on élimine les branches mal placées et on raccourcit celles qui sont trop envahissantes. Le but de l'élagage est de préserver la santé de l'arbre et la sécurité de ses abords tout en lui donnant un joli port. Éventuellement de favoriser sa production de fruits.
L'anglais a plusieurs mots pour parler de taille au jardin. Celle des arbres se dit to prune. Rien à voir avec les prunes (plums) mis à part qu'on ne fait pas ce travail pour rien ni pour une poignée de cerises. Mais les pruniers adorent qu'on les taille, les cerisiers non, allez savoir pourquoi les uns boudent et gomment et pas les autres.
Un autre verbe anglais pour tailler, c'est to clip. Selon les visiteurs de Giverny qui me l'ont appris, c'est le bruit que fait le sécateur : clip ! clip ! clip ! quand vous vous attaquez à la taille de vos buis, de vos topiaires ou de votre haie de lauriers pour les sculpter selon une forme déterminée. Ce faisant, vous leur donnez la bonne taille, en hauteur cette fois.
La bonne taille est une affaire de goût, de même que la longueur des cheveux. Qu'on taille haut ou court, comme chacun sait la bonne taille est celle où les pieds touchent le sol, et si ce n'est pas vrai je veux bien être pendue.
L'apprenti jardinier hésite quelquefois à manier la scie car la taille d'une branche a quelque chose de radical et de définitif qui fait hésiter. Il me semble que c'est ce qui a inspiré l'argot "tailler", se moquer avec un tel tranchant que la victime ne trouve rien à répliquer.
Cela me paraît plausible, mais je n'en mettrais pas ma main à couper.
Ce billet, écrit à 09:30 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mercredi 4 juin 2008
Aïe aïe aïe ! comment parler de ça ? Comment s'enquérir en cas d'envie pressante de l'endroit où se trouvent les lieux, ceux où le roi ne va pas à cheval, les cabinets qui n'ont rien de ministériel, bref le petit coin ?
On pourrait dire tout de go, à la façon de la Zazie de Queneau, ousèkonfèpipi ? On préfère en général, parce qu'on a un peu d'éducation, utiliser une expression moins brutale.
Toutes les langues regorgent d'euphémismes pour atténuer le désagrément de l'évocation de l'endroit en question, de ce que l'on y fait. A force, les professionnels du tourisme deviennent incollables pour les décoder instantanément.
Le glissement de sens le plus fréquent, c'est de donner au réduit dévolu à cet usage le nom de salle de bains. Les Américains parlent de bathroom ou de washroom, les Espagnols de baño, les Québécois, comme le chante Linda Lemay, ont l'habitude de demander "La salle de bains est à quelle place s'il vous plaît ?"
Les Français emploient de préférence l'irréprochable vocable de "toilettes", qui restent plurielles mêmes quand elles sont singulières, nul ne sait pourquoi. Mais une autre façon d'envelopper le sujet d'un voile de pudeur consiste à utiliser un mot étranger.
Les Anglais ont-ils inventé la petite pièce discrète consacrée à ce seul usage ? On parlait autrefois de lieux à l'anglaise. Il en est resté quelque chose dans les célèbres water-closets, devenus wc par abréviation, vécés, double(s) vécés... Des expressions qui ont connu un vrai succès dans les années cinquante-soixante. Dans la foulée on a inventé aussi le mignon "pipi-room".
Depuis ces locutions s'emploient moins et certaines se parent même d'un petit air rétro.
L'autre jour je me trouvais à côté du passage souterrain qui relie les deux jardins de Monet. Un panneau indique en français et en anglais que c'est l'accès au jardin d'eau. Mais par analogie avec leur emplacement fréquent en sous-sol, beaucoup de personnes s'imaginent plutôt trouver des toilettes en descendant les marches. Dialogue surpris entre deux visiteurs :
- Il faut qu'on descende par là, dit Madame.
- Mais non Germaine, répond Monsieur dont l'oeil n'a happé qu'un des mots du panneau, tu vois bien que c'est les ouatères !
Ce billet, écrit à 16:49 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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vendredi 9 mai 2008
Une dame anglaise m'a raconté avec quelle incompréhension elle a découvert quand elle était petite que les noms avaient un genre en français. Comment une table pouvait-elle être "féminine" ? Avec la logique des enfants, cela lui paraissait, disons, grotesque. Depuis, il lui a fallu faire de gros efforts pour tenter de mémoriser un tant soit peu le genre des noms dans notre langue.
Pour avoir lutté comme elle avec des langues étrangères (pourquoi en allemand dit-on le table et la tableau ?) cette dame a toute ma sympathie. En français, il va de soi que le genre des noms me paraît aller de soi, comme tout le monde dans sa langue maternelle.
Il reste pourtant un irréductible champ du vocabulaire où son aspect arbitraire me redevient conscient : c'est celui du nom des fleurs. Cela m'agace comme un caillou dans la chaussure, pour certaines, j'ai du mal à trancher entre le et la.
Essayez, on va voir si vous êtes plus à l'aise. Pivoine ? Fritillaire ? Azalée ? Ellébore ? (Réponse : les quatre sont féminines).
Un truc qui marche quelquefois, mais pas toujours, c'est de se référer au nom latin de la plante, dont la terminaison indique le genre. Encore faut-il le connaître, et n'est-ce pas, les langues étrangères...
Ce billet, écrit à 10:29 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mardi 23 octobre 2007
Souvent les noms d'anciens commerces depuis longtemps disparus fleurissent encore aux façades. Personne ne s'est soucié de les effacer. Ils ont perdu leur fonction de communication, ils annoncent dans le vide la présence de la boutique, décalés par rapport à l'époque. C'est précisément ce décalage qui les rend souvent touchants, amusants.
Il y a des modes dans la calligraphie, des types même de commerces qui n'existent plus, des façons de parler et de nommer qui n'ont plus cours... Prenez par exemple ce "palais de la vogue" qui s'étale à Vernon sur un immeuble datant visiblement de la Reconstruction d'après-guerre, vers les années cinquante. Ce n'est pas si vieux, la graphie rigoureuse n'est pas particulièrement vieillotte, et pourtant, quel nom suranné ! Imaginez-le deux secondes sur la devanture d'une boutique qui viendrait d'ouvrir... Effet rétro garanti.
C'est une question de vocabulaire et de figures de styles. Avec palais, on est dans l'hyperbole. L'exagération a pour but de grossir artificiellement la surface de vente, le choix proposé, la qualité de la marchandise.
Tout le monde aime les hyperboles, on en emploie tous les jours, il suffit de se laisser aller à l'enthousiasme ou à l'emportement, c'est hyper trop méga génial pour exprimer les émotions.
Mais à force, ça s'use. Assez vite même. Est-ce pour cela que le mot palais a pris ce côté désuet ? On ne saurait plus l'appliquer à rien aujourd'hui, hormis au sens propre à une demeure princière urbaine. Il fait sourire sur les restaurants chinois.
L'usage de vogue a bien plongé lui aussi, peut-être parce que ce qu'il désigne est par essence bref et fluctuant : c'est ce qui est apprécié momentanément du public.
La vogue, c'était les vêtements en vogue. Au contraire de l'hyperbole, la synecdoque est une figure de style bien discrète. Prendre la partie pour le tout ou inversement passe très facilement inaperçu.
Dans son sens de nouveautés on a remplacé vogue par mode, tendance...
Une petite dernière ? L'alliance des deux mots palais et vogue tient de l'oxymore involontaire, les deux mots s'opposent par le sens. D'un côté le faste empesé d'un palais, de l'autre la futilité des longueurs de jupons...
Ce billet, écrit à 21:21 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 19 août 2007
Voilà, ça recommence, me suis-je dit en lisant le catalogue de l'exposition sur la Reconstruction organisée ce printemps par le musée de Louviers : il faut à nouveau que je sorte le dictionnaire pour comprendre la prose de conservateur.
Sur ce grand palimpseste qu'est l'espace urbain, où chaque époque dessine ses éléments en effaçant les éléments antérieurs, la Reconstruction tient une place majeure, au même titre peut-être que le développement des usines textiles au XIXème siècle.
Pour le coup, une fois renseignée, j'ai été émerveillée par la justesse de l'image évoquée par Leslie Dupuis, responsable du musée de Louviers : un
palimpseste est un parchemin sur lequel les copistes du Moyen-Age ont gratté la première écriture pour s'en resservir.
Dans les villes, on démolit, on détruit, on rebâtit sur d'anciennes caves... La ville est un espace à trois dimensions où le temps s'inscrit comme une quatrième dimension perceptible.
Ce billet, écrit à 22:53 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 24 juin 2007
Le déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, musée Pouchkine, Moscou
Voyages par procuration : après des Suédois vendredi, des Danois samedi, ma semaine s'est finie avec des Russes.
C'est toujours étonnant d'entendre des étrangers se parler entre eux. Au milieu de tout un tas de mots qu'on ne comprend pas, parfois il en ressort tout à coup un ou deux qui sont transparents et qui permettent de suivre un tout petit peu le fil de leur conversation, comme les cailloux du Petit Poucet disséminés de loin en loin. En suédois, téléphone mobile se dit cell phone, par exemple. Ca peut toujours servir.
Les Suédois m'avaient demandé une visite en français, les Danois en anglais. Ce matin deux des ingénieurs moscovites en week-end parlaient très bien anglais et traduisaient au fur et à mesure en russe pour leurs collègues.
C'était un vrai bonheur d'entendre mes phrases se métamorphoser comme par magie en cette langue douce et chantante, en retrouvant deci-delà un nom propre, un nom de fleur en latin, un mot français passé au russe.
Je me demande bien ce qu'ils ont pensé des explications que je leur ai données. Monet menait à Giverny une vie de grand bourgeois à la campagne. J'essayais de me projeter dans une mentalité russe (exercice certes difficile et périlleux) et je m'entendais partout souligner ce côté classe sociale élevée de Monet, ses relations prestigieuses, ses moyens pour faire détourner la rivière et goudronner devant chez lui, sa grande serre, sa voiture, ses tailleurs élégants, ses repas fins, ses six jardiniers... Et les dames et leurs problèmes d'oiseaux d'ornement, de château, d'ombrelle et de broderie... Que pense-t-on de cela quand on est Russe, qu'on a vécu le socialisme puis la chute du rideau de fer ?
C'était un peu délicat de leur poser cette question d'appréciation politique, et ils n'en ont pas soufflé mot. Mais le climat normand les a étonnés.
- Quelle température fait-il en hiver ? m'a demandé l'un d'eux.
- Nous avons eu deux heures de neige et quelques nuits de gel !
- Du gel ?
- Oui, quand la température descend au-dessous de zéro.
- N'importe quelle température négative ? Même - 1°, c'est du gel ?
- Oui, ça fait une grande différence pour les plantes qui sont pleines d'eau.
Il secoue la tête, méditatif.
- Et à Moscou, il a fait quelle température cet hiver ?
- Oh, pas très froid cette année, seulement -25° ou -30°.
Nous avons ensuite devisé de la culture des capucines (nasturtia en russe, je vous le dis, ça peut toujours servir), et puis est venu le moment de se quitter.
Le baise-main, c'était la première fois qu'on me faisait le coup. Il n'y a pas à dire, c'est un truc qui marche. C'est aussi surprenant que charmant, encore plus de la part d'un homme dont je n'avais pas entendu le son de la voix.
Ca m'a fait penser à Sarkozy en voyage officiel en Allemagne le jour de son investiture, vous vous rappelez ? Comment il avait embrassé comme une vieille copine Angela Merkel, et que la chancelière allemande ne savait plus où se mettre ? L'ère de Chirac et du baise-main était révolue, c'était clair.
- Mon collègue est un peu vieux jeu, a glissé l'interprète comme pour l'excuser, tout en me donnant une virile poignée de main.
Ce billet, écrit à 17:23 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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dimanche 11 mars 2007
Qu'a retenu Monet de son séjour sous les drapeaux en Algérie, en 1861-62 ? Les femmes parées de bijoux d'or, les chameaux et leur démarche altière, presque chic ?
Y a-t-il connu son premier amour, l'a-t-il fait valser au bal du 14 juillet ?
A-t-il aimé, quand il bivouaquait à quelques mètres de la plage, les couchers de soleil aux teintes abricot ?
L'armée française n'avait certes rien à voir avec une bande de bachi-bouzouk, mais dans son costume bleu et rouge, qui paraît si bizarre aujourd'hui où règnent les tenues de camouflages passe-partout, le jeune Monet avait un air de clown, comme on peut en juger sur ce Portrait de Claude Monet en uniforme par Charles Lhuillier, daté de 1861 et conservé au musée Marmottan à Paris.
Vous aussi, du 10 au 20 mars 2007, laissez libre cours à votre imagination et participez à la Semaine de la langue française et de la francophonie en jouant avec les dix mots proposés : abricot, amour, bachi bouzouk, bijou, bizarre, chic, clown, mètre, passe-partout, valser.
Ce billet, écrit à 23:36 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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lundi 5 mars 2007
Je suis allée à l'étranger ce week-end. A Bruges. Cela faisait plusieurs lustres que je rêvais de cette destination, probablement la plus belle ville de Belgique, et j'ai fait toute la visite avec un sourire extatique semblable à celui qu'on voit souvent aux visiteuses de Giverny.
A quoi tient le bonheur d'être à l'étranger ? A cette façon de transformer les choses les plus ordinaires. C'est une baguette magique qui change la couleur des boîtes aux lettres, la forme des façades, les noms des magasins et les habitudes alimentaires.
A Bruges, les chocolateries fleurissent à tous les coins de rue. Après en avoir compté dix, je suis entrée dans l'une d'elles pour une double gourmandise : celle des douceurs fondantes et celle, exquise, de demander : "Parlez-vous français ?"
C'est une pure formalité, les commerçants belges maîtrisent parfaitement les deux langues officielles de leur pays, il n'y pas de doute là-dessus. Mais j'adore, en le disant, me régaler du fait d'être en pays flamand, et sentir que mon interlocuteur me fait une politesse, une faveur, en s'exprimant en français.
Moi qui ai tenté avec une réussite variable d'apprendre tant de langues, qui ne me sont d'aucune utilité ici, j'aime éprouver de la reconnaissance pour cet effort d'apprentissage et de mémorisation que la boulangère, le restaurateur, le passant dans la rue ont fourni il y a longtemps. Ce lourd travail qui ne m'était pas destiné, qui avait un but imprécis et global - communiquer avec les francophones - trouve son application aujourd'hui pour me renseigner ou me servir, et je le reçois comme un cadeau.
Ce billet, écrit à 19:44 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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mercredi 15 novembre 2006
Ce doit être l'effet de la fréquentation quotidienne de chefs d'oeuvres, le raffinement de l'art qui rejaillit sur la prose de celui qui les côtoie : les commissaires d'exposition ont parfois un langage si choisi qu'il faut le dictionnaire pour les comprendre.
J'ai appris un mot - ce qui, toujours, m'enchante - en parcourant le dernier communiqué de presse du musée Marmottan. Il annonce l'ouverture aujourd'hui de l'exposition des estampes japonaises de Monet dans le musée parisien.
Monet "sut choisir avec dilection des oeuvres d'une grande qualité technique et esthétique." Dilection ? est-ce que ça s'apparente à prédilection ?
Renseignement pris, il s'agit d'un "amour pur et pénétré de tendresse spirituelle". On peut parler de dilection du prochain, de dilection de Dieu pour ses créatures.
Ce communiqué s'adresse à des journalistes, des gens qui, comme moi, ont la modeste ambition de parler comme tout le monde. Alors je m'interroge : pourquoi un mot aussi rare pour qualifier l'art, le goût, le flair, le raffinement, la sensibilité, la passion avec lesquels Monet a su composer sa collection d'estampes ?
Cette dilection nous met sur la piste du lien entre Monet et la spiritualité. Il faut se représenter la communion de Monet avec la nature, au fil des heures et des jours passés à peindre le paysage. Chez cet homme indifférent à la pratique religieuse, le lien au monde qui l'entoure est certainement empreint de dilection.
Ce billet, écrit à 10:11 par Ariane dans la catégorie Les mots pour le dire a suscité :
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