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Giverny News

Le Blog d'Ariane,

samedi 29 janvier 2011

Le Déjeuner sur l'herbe

De haut en bas : Les Promeneurs, Claude Monet, 1865, National Gallery of Art, Washington D.C. huile sur toile 93,5cm x 69,5cm.
Étude pour le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, Moscou Musée Pouchkine, huile sur toile 130 x 181cm.
Le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, fragment gauche, Paris musée d'Orsay, huile sur toile 4,18m x 1,50m.
Le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, fragment central, Paris musée d'Orsay, huile sur toile 2,40m x 2,17m.

Les Promeneurs, Claude Monet, 1865, National Gallery of Art, Washington D.C. 93,5cm x 69,5cm L'exposition du Grand-Palais aura permis de rapprocher quatre oeuvres de Claude Monet qui ne s'étaient plus retrouvées ensemble depuis longtemps : le Déjeuner sur l'herbe du musée Pouchkine à Moscou, les fragments conservés du Déjeuner sur l'herbe qui se trouvent au musée d'Orsay, et une étude de personnages grandeur nature intitulée Les Promeneurs conservée à la National Gallery of Art de Washington.
L'ensemble, avec ses toiles parfois tronquées de différentes dimensions, est assez déroutant.

Début 1865, le jeune Monet n'a que 24 ans quand il se lance dans un projet ambitieux : peindre une toile monumentale de 4,65 mètres de haut et plus de 6 mètres de large dans le but de l'exposer au Salon. Si le tableau est accepté par le jury de l'Académie des Beaux-Arts, grâce à ses dimensions colossales, le jeune peintre est assuré qu'il sera remarqué au milieu des quelque 4000 oeuvres accrochées du sol au plafond aux cimaises du Palais de l'Industrie. Et si la critique est positive, ce seront des commandes, et le début de la gloire.
L'idée de ce déjeuner sur l'herbe géant est tout à la fois d'une audace folle et d'une complication extrême.
Risquée, parce que Monet n'a pas une grande expérience. Il n'a pas des dizaines de toiles représentant des figures à son actif. Verra-t-il le bout de cette grande machine ? Comment s'y prendre pour trouver des modèles qui acceptent de poser pour les figures ? Et comment concilier le credo de la nouvelle génération "réaliste" à laquelle il appartient, la nécessité de peindre sur le motif, en plein air, dans la lumière naturelle, avec les impératifs d'une oeuvre aux dimensions monumentales, et donc très difficile à transporter ?
Étude pour le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, Moscou Musée Pouchkine, huile sur toile 130 x 181cm.
Si Monet arrive au bout de ses efforts, rien ne dit que l'oeuvre plaira au jury du Salon, garant de la tradition, car le sujet choisi ne manque pas de provocation. On a un peu de mal à percevoir aujourd'hui ce que ces gens chics en train de pique-niquer en forêt peuvent avoir de choquant, et pourtant ! En 1865, les grands formats sont réservés à la peinture représentant des scènes issues de l'histoire sainte, de la mythologie ou de l'Histoire, tandis que les scènes de la vie quotidienne, dites scènes de genre, entendez genre mineur, sont bien moins haut sur l'échelle des valeurs et donc réalisées dans des formats plus modestes. La célébration des loisirs bourgeois est du nombre.
Il y a quelque chose d'iconoclaste chez Monet, une nature rebelle qui fait à son idée et ne cherche pas à se conformer aux attentes. Nul doute qu'il a apprécié à sa juste valeur l'effet de scandale produit en 1863 par une autre scène de pique-nique signée Edouard Manet, mêlant femmes nues et bourgeois vêtus, qu'on nomme alors Le Bain.

Au printemps et à l'été 1865, avant de se lancer dans le très grand format, Monet travaille son sujet comme on lui a appris à le faire. Il séjourne longuement à Chailly, et il exécute en forêt de Fontainebleau des dessins préalables ainsi que des études fragmentaires à l'huile, d'après nature, comme le couple des Promeneurs. Puis ce seront des esquisses poussées de la composition d'ensemble, dont il reste la toile du musée Pouchkine, faite en atelier à l'automne.
Peu d'oeuvres nous sont parvenues de ce travail préliminaire. Dans ses jeunes années, Monet, très désargenté, a fait l'objet de nombreuses saisies d'huissier. Tombées dans des mains indifférentes, ce sont probablement des centaines de toiles qui ont été perdues ainsi.
Le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, fragment gauche, Paris musée d'Orsay, huile sur toile 4,18m x 1,50m Le peintre a été contraint d'en laisser d'autres en gage. Tel a été le sort de la version définitive du Déjeuner sur l'herbe. Monet la transporte dans ses affaires pendant treize ans. En 1878, incapable de payer le loyer de sa maison d'Argenteuil, il laisse l'immense toile au propriétaire, un menuisier du nom de Flament. Qu'en auriez-vous fait ? Ce monsieur l'a démontée de son cadre, l'a roulée et descendue dans sa cave.
Monet n'aura les moyens de payer sa dette, c'est-à-dire de régler son loyer au menuisier, que six ans plus tard. Il récupère alors son tableau qui, hélas ! n'a pas trop bien supporté le séjour prolongé à l'humidité. Les bords et l'extérieur du rouleau en sont moisis, irrécupérables. C'est Monet lui-même qui découpera la toile pour sauver ce qui peut l'être. Les deux grands fragments resteront en sa possession jusqu'à sa mort. Ils rejoindront les collections d'Orsay chacun de son côté, soixante ans plus tard.

La toile du musée Pouchkine, rapprochée de celles d'Orsay, donne une idée de l'ampleur de la composition. Douze personnes, cinq femmes et sept hommes, qui s'apprêtent à déjeuner sur l'herbe en forêt, sont saisies dans des attitudes nonchalantes et naturelles, dans la belle lumière qui filtre à travers les branches.
Le Déjeuner sur l'herbe, Claude Monet, 1865, fragment central, Paris musée d'Orsay, huile sur toile 2,40m x 2,17mFrédéric Bazille, grand ami de Monet, a posé trois fois, pour l'homme de gauche, pour celui du milieu et pour l'homme à demi étendu au premier plan, aux jambes interminables.
Impossible de se tromper : avec ses 1,88m, à l'époque Bazille fait figure de géant. Monet, à titre de comparaison, mesure 1,65m. Pour une échelle de valeurs contemporaine, il faudrait rajouter à chacun 10cm.
Bazille s'est fait prier pour venir, mais il se montre ensuite d'une grande patience. Ce n'est pas la seule fois où Monet fera poser le même modèle à plusieurs reprises dans un tableau, au mépris de la vraisemblance. Sans doute que celle-ci lui importe peu, seule compte la peinture, déjà.
On reconnaît aussi Gustave Courbet dans l'homme à la moustache en crocs. Il remplace un camarade d'atelier, Albert Lambron des Piltières, qui figurait dans le tableau de Moscou.
Camille est sans doute l'une des dames, tandis que la femme qui porte la robe à pois posera encore l'année suivante pour Femmes au jardin, avec la même robe.

L'exposition permettait de comparer l'état d'achèvement des différentes oeuvres de cet ensemble. Par rapport aux attentes de l'époque, il est clair que Monet avait encore beaucoup de travail avant d'avoir un tableau dont l'état puisse être jugé acceptable par le jury du Salon. Les vêtements, en particulier, auraient demandé encore de nombreuses heures de travail. Ils sont tout juste mis en place par de larges traits de brosse où tranchent les rouges et les bleus stridents.
Est-ce vraiment Courbet, comme on le dit, qui a découragé Monet de finir son chef-d'oeuvre ? Le jeune peintre y serait arrivé, c'est certain. La Femme à la robe verte, peinte en quatre jours après avoir renoncé à présenter le Déjeuner sur l'herbe au Salon, prouve assez sa maîtrise des matières, des drapés. Et la monumentalité n'était pas pour effrayer Monet, lui qui allait se lancer dans des Grandes Décorations démesurées au soir de sa vie.
Face à ce navire qui n'est pas arrivé au port, face à ces toiles où se lisent les difficultés de l'existence du jeune peintre, on ne peut qu'avoir des regrets.

Restent, malgré tout, ces extraordinaires morceaux de peinture, tellement grands que le spectateur entre dedans et se met à respirer l'air du sous-bois mêlé à l'odeur appétissante du pâté en croûte. Le petit chien jappe, attendant sa part du festin.
Tout paraît prendre vie dans cette scène où pourtant tout est posé et calculé de façon à faire valoir l'art de Monet. Je sais tout faire ! clame le jeune peintre, les figures, les natures mortes, les animaux, les paysages... C'était vrai. Pourquoi a-t-il douté ?

mercredi 26 janvier 2011

Aura

Claude Monet, Nymphéas rouges, (détail) vers 1914-1917, huile sur toile 180cm x 146cm, Fine Arts Museum of San FranciscoClaude Monet, Nymphéas rouges, (détail) vers 1914-1917, huile sur toile 180cm x 146cm, Fine Arts Museum of San Francisco

Fin de l'expo Monet à Paris, expo de tous les records, la plus visitée depuis 40 ans, record absolu de fréquentation en quatre mois : 913.064 visiteurs, annonce-t-on.
Ce week-end, vous le savez, les galeries du Grand Palais ne fermaient même plus la nuit, pour accueillir tous ceux qui ont fini par se décider sur le tard.
En effet, il y a de quoi avoir des réticences, des résistances même, à passer sous les fourches caudines de ces méga expos, attente interminable, foule à l'intérieur. Mais c'est inévitable, l'un ne peut aller sans l'autre. Si l'on veut rassembler un grand nombre de toiles de maîtres appréciés du public, comme cela a été le cas au Grand Palais avec 175 tableaux de Monet, soit 9% de la production du peintre, le coût de l'exposition impose la fréquentation excessive.
Je n'aime pas trop le Grand Palais, je préfère l'ambiance intimiste du musée Marmottan, par exemple, ou du musée des Impressionnismes de Giverny. Mais j'ai adoré voir et revoir tous ces merveilleux Monet réunis à Paris, certains appréciés ailleurs déjà, d'autres découverts pour la première fois en vrai.
Ils avaient l'air de se retrouver comme de vieux amis, des cousins réunis à l'occasion d'une grande fête de famille, avec cet air de ressemblance qui caractérise les oeuvres sérielles ou itératives de Claude Monet.
Ils dialoguaient sur les murs. Le tondo de Vernon avait retrouvé le tondo de Saint-Etienne, pareils à une paire de lunettes dans leur coin de salle.
Terrasse à Sainte-Adresse, superbement éclairé, éclatait de tous ses verts canard et rouges vermillon.
Camille tourbillonnait dans le contre-jour comme une apparition, déployait de toile en toile ses robes somptueuses, avançait au milieu des fleurs.
Le soleil montait et descendait dans le ciel, offrant toutes les lumières de la côte normande.
On se laissait porter par le flux de cette carrière picturale hors du commun, la fraîcheur des premières notations d'effets dans la forêt de Fontainebleau, la quête obstinée de la variation au mitan de la vie, jusqu'aux rêveries monumentales des Nymphéas.
A l'heure où toutes ces oeuvres sont accessibles à volonté sur internet, reproduites à l'envi dans les livres et sur tous les supports, qu'est-ce qui pousse les visiteurs à braver le froid de l'hiver pour venir les voir en vrai ?
C'est qu'ils savent que le jeu en vaut la chandelle. Qu'ils vont aimer les tableaux, ceux qu'ils connaissent bien et ceux qu'ils verront pour la première fois. Et que, même si c'est merveilleux de vivre à une époque où la reproduction en couleurs est diffusée librement, rien ne remplace le face à face avec l'oeuvre. La proximité, le détail, la vision du geste du peintre, et puis la distance, la vue d'ensemble de l'oeuvre dans son format, mesuré ou immense.
Philippe Dagen, dans Le Monde, parle de "pure volupté visuelle".
Les oeuvres rayonnent de toute leur matière, elles vibrent d'ondes de couleurs.
Elles ont une présence. Une aura.

samedi 22 janvier 2011

Rois mages

Collégiale Notre-Dame du Grand Andely, Vitrail de l'enfance du Christ, Adoration des mages, vers 1510-1520Collégiale Notre-Dame du Grand Andely, Vitrail de l'enfance du Christ, Adoration des mages, 1510-1520

Combien de galettes des rois avez-vous partagées depuis le début du mois ? Un certain nombre, j'imagine. Il est même difficile de trouver d'autres pâtisseries chez les boulangers.
On n'est pas très sûr que les mages étaient rois, on est même plutôt sûr du contraire. Mais l'iconographie religieuse a popularisé le motif des rois mages avec leurs couronnes, comme sur ce vitrail du 16e siècle qui se trouve dans l'église Notre-Dame du Grand Andely.
L'image en est plus parlante : agenouillé, sa couronne à la main, le roi Melchior fait preuve d'une humilité qui frappe les esprits. Il porte de riches vêtements de pourpre et d'hermine, marque de sa richesse et de sa puissance, tandis que l'Enfant est nu.
Derrière lui, Gaspard et Balthazar attendent leur tour. Et dans le coin gauche, derrière Marie, l'étoile qui les a guidés brille.
Comme souvent, le maître-verrier s'est librement inspiré de la Légende dorée de Jacques Voragine.

Le premier des Mages s’appelait Melchior, c’était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe. Il offrit l’or au Seigneur comme à son roi, l’or signifiant la Royauté du Christ.
Le second, nommé Gaspard, jeune, sans barbe, rouge de couleur, offrit à Jésus, dans l’encens, l’hommage à sa Divinité.
Le troisième, au visage noir, portant toute sa barbe, s’appelait Balthazar ; la myrrhe qui était entre ses mains rappelait que le Fils devait mourir.

Pour l'instant, il va très bien, le Fils. C'est un beau bébé joufflu et souriant qui a l'air bien plus grand et plus éveillé qu'un nouveau-né. C'est normal, il est supposé avoir entre un et deux ans.
On a tendance à télescoper les deux histoires, celle de la Nativité avec le bébé dans sa crèche, et celle des Rois. Mais, selon la Bible, il s'est passé des mois entre les deux. Marie a eu le temps de se remettre de l'accouchement pendant quarante jours, Jésus a été présenté au temple, puis avec Joseph tous trois sont rentrés à Jérusalem.
Pendant ce temps, les mages cheminaient, venus des confins du monde connu, à la poursuite d'une étoile. A la recherche d'un nouveau-né divin.
Ce que représente le vitrail, c'est l'aboutissement de ce pèlerinage. La fin de la quête, de l'attente. La rencontre avec le Christ, un face à face extraordinaire.
Il nous est donné de ressentir un peu de leur émotion lorsque l'enfant paraît, après des mois de désir et d'attente. Dans les regards profonds et graves des nouveaux-nés, tout juste arrivés de l'autre côté du miroir, flotte encore quelque chose de l'être immatériel qu'ils ont été. Avant qu'ils n'acquièrent la parole et le souvenir, tandis qu'ils ne sont pas encore tout-à-fait de ce monde, "ce sont tous de petits anges du ciel." (Ermanno Olmi)

jeudi 20 janvier 2011

Epicène

Jacinthe, GivernyLes jacinthes embaument déjà en pot dans les maisons, avant de fleurir dès la fin mars dans les jardins. Leur parfum est si capiteux qu'on le croirait formulé tout spécialement pour réveiller les insectes engourdis par l'hiver. Pour les humains, c'est un avant-goût de printemps en bleu blanc rose.
La jacinthe doit son nom, dit-on, au malheureux Hyacinthe, héros de la mythologie grecque, dont dérive un prénom épicène, m'informe l'encyclopédie en ligne que j'ai consultée.
Épicène ? Ça cause riche, les encyclopédies, puisque aussi bien on est là pour apprendre et que les explications sont infatigablement à portée de clic.
Donc, un prénom qui peut être attribué aussi bien à un garçon qu'à une fille, formulé tout spécialement pour les parents qui n'arrivent pas à se décider sur la couleur de la layette. Un prénom mixte, pour parler comme tout le monde.
Je ne sais pas si vous connaissez des tas d'Hyacinthe, je ne crois pas en avoir jamais croisé un seul, sauf me semble-t-il dans Ces dames aux chapeaux verts de Germaine Acremant, publié en 1937 et réédité en 1961 dans la Bibliothèque verte. Bref, ça date. En revanche, j'ai rencontré sans le savoir beaucoup de personnes au prénom épicène, des Dominique, des Camille, et bien sûr des Claude.
A en croire les susnommés, c'est parfois pratique d'avoir un tel prénom, et parfois embêtant. Claude Monet, pour sa part, ne semblait pas gêné par la mixité de son deuxième prénom, qu'il préférait à celui d'Oscar.
Beaucoup de noms de professions sont également épicènes. Secrétaire, par exemple. Ou peintre.
A l'époque où j'étais une lectrice assidue de la bibliothèque verte, les enseignants nous conseillaient de dire au féminin "femme-peintre". Ça sonne bizarre aujourd'hui, non ? "Une peintre" passe mieux.
Du temps de Monet, on utilisait couramment le terme de "peintresse". Il est devenu risible au 21e siècle, même pas sûr qu'il soit encore dans le dico. Mais Monet n'y met pas de sarcasme quand, de son hôtel du cap d'Antibes, il annonce à sa femme :

Tous les jours il y a de nouveaux arrivants, des peintres et peintresses.

Le sarcasme est plutôt dans ce qui suit :

Il me faut prendre courage et supporter la société qui est ici, de fameux idiots : la nourriture est heureusement excellente.

Si la nourriture avait été moins bonne, les fameux idiots auraient fini par faire décamper Monet, et l'histoire de l'art en eut été changée.

dimanche 16 janvier 2011

Palais de Justice

Palais de justice de RouenL'aile nord du palais de justice de Rouen, dite aile royale, est contemporaine du Bureau des Finances et du portail principal de la cathédrale : tous trois ont été commencés en 1509 par le même maître de l'oeuvre, Rouland le Roux.
Tandis que dans un souci d'harmonie la cathédrale est poursuivie en style "moderne", c'est-à-dire en gothique flamboyant, le bureau des Finances adopte un style "à l'antique" qu'on nommera plus tard renaissant. Pour l'Echiquier de Rouen, Rouland le Roux trouve une sorte de moyen terme. C'est un style qui mêle le vocabulaire du gothique et de la Renaissance.
Les gargouilles, par exemple, arrivent tout droit du Moyen Âge, de même que les gâbles à fleurons, les pinacles, les niches ornées de dais. Mais les ouvertures en ogive du gothique prennent ici la forme d'accolades, s'ouvrent largement pour accueillir des fenêtres à meneaux, ou deviennent fantaisistes dans la tourelle.
Et si vous agrandissez la photo, vous pourrez admirer la magnifique balustrade à la base du toit, où chaque cercle s'orne d'une rose qui ne doit plus rien au gothique.

mardi 11 janvier 2011

Auguste Vacquerie

Caricature d'Auguste Vacquerie par Claude Monet Au début de sa carrière, Monet s'est adonné à la caricature. Adolescent, il avait déjà une solide réputation dans le portrait-charge, qu'il vendait jusqu'à 20 francs, une somme qui lui paraissait conséquente. Plus tard, quand, parvenu au faite de la gloire, il est revenu sur sa jeunesse pour les journalistes qui l'interrogeaient, Monet s'est volontiers souvenu d'avoir croqué maîtres et notables havrais. Il s'est moins vanté d'avoir copié, pour s'entraîner, les caricatures publiées dans les journaux satiriques de l'époque.
Voyez, à droite, le portrait d'Auguste Vacquerie exécuté par Monet. On retrouve son modèle ci-dessous dans le Panthéon des gloires contemporaines, ou Panthéon Nadar, un "poster" best-seller de 1854 dû au crayon de... Nadar. Oui, Nadar, le célèbre photographe aux talents multiples, au caractère généreux, fougueux, à la vie mouvementée digne d'un roman de Dumas.
Nadar a commencé comme caricaturiste, lui aussi. La notoriété lui est venue avec la publication en quatre grands feuillets lithographiés d'un cortège imaginaire composé de centaines d'hommes célèbres de l'époque. En voici un détail, à gauche.
Parmi tous les lecteurs qui se bidonnent de voir les personnalités guignolisées, figure le jeune Monet, qui lit sans doute par-dessus l'épaule de son père. Il n'a que treize ans.
Monet a repéré parmi tous ces peoples une tête qu'il connaît : celle d'Auguste Vacquerie. Il la copie d'un trait sûr. Mais la charge de Monet est un peu plus appuyée, plus sèche, on n'y retrouve pas cette humanité qu'y a mis Nadar.
J'ai photographié ces documents à la Maison Vacquerie - Musée Victor Hugo de Villequier, surprise de voir qu'il existait un lien, ténu certes, mais attesté, entre ces deux géants de la littérature et de la peinture, Hugo et Monet.
Ce trait d'union, c'est ce fameux Auguste Vacquerie que voici.
Si le nom de Vacquerie vous dit quelque chose, c'est sans doute parce que son frère Charles a épousé la fille de Victor Hugo, Léopoldine, avec laquelle il a péri dans un accident de bateau qui ne devait rien, on l'a vu, au mascaret.
J'imagine qu'Auguste s'est culpabilisé de leur fin tragique : c'est lui qui les avait fait se rencontrer. Quelques années plus tôt, alors qu'il était étudiant à Paris, Auguste s'était payé le culot d'envoyer des vers à Victor Hugo, auquel il vouait une immense admiration. Hugo s'est montré plus que sympa avec son jeune fan : il l'a invité à dîner chaque semaine, en compagnie du copain d'Auguste, un certain Paul Meurice.
Détail du Panthéon NadarMalgré la génération d'écart, une solide amitié s'est nouée. Auguste, fidèle d'entre les fidèles, suivra Hugo en exil à Jersey. Belle abnégation !
C'est peut-être vers cette époque que Monet le rencontre, ou même avant. Là, on se concentre, c'est un peu plus compliqué. Auguste Vacquerie est le fils d'un armateur du Havre. Sa soeur Marie-Arsène (charmant prénom !) vit au Havre et fréquente une autre famille d'armateurs, les Lecadre. C'est chez les Lecadre qu'habitent les Monet. Marie-Jeanne Lecadre, la "tante Lecadre" de Monet, est la demi-soeur du père de Claude.
Tout exilé de coeur qu'il soit, Auguste Vacquerie vient quand même parfois faire un coucou à sa soeur au Havre, qui, sans doute, en profite pour le sortir un peu dans le monde.
Marie-Arsène a un fils qui les accompagne chez les Lecadre. Il se nomme Ernest, et, en plus d'être copain avec Claude et son frère Léon, il tombe amoureux de, puis épouse Marie-Armande Lecadre.
Tout au long de sa vie, Monet va entretenir une correspondance avec cette cousine. Le musée de Villequier présente l'une de ces lettres envoyées de Giverny, parmi de nombreuses autres qui font état d'invitations réciproques à Giverny et à Villequier, maison de campagne des Vacquerie. Il n'est pas impossible que Monet y soit venu en visite.
Peut-être que cette connexion étonnante entre les deux familles serait restée dans l'ombre sans le travail du conservateur du musée de Villequier qui a imaginé de présenter ces différents documents. Je crois y reconnaître, sans en avoir la preuve formelle, la patte de Sophie Fourny-Dargère, actuelle conservatrice de Villequier et des maisons Corneille de Rouen et Petit-Couronne. Madame Fourny-Dargère est l'auteur d'une monographie sur Claude Monet, et elle a laissé un souvenir impérissable à Vernon, dont elle a dirigé le musée pendant près de vingt ans.

samedi 8 janvier 2011

Du grain à moudre

Carte postale ancienne, Travaux des Champs à Giverny Cette photo est extraite de l'excellent petit recueil "Giverny en cartes postales anciennes" édité en 1992 par l'association les Amis de Giverny. On y parcourt tout le village à l'époque de Monet : c'est dire l'intérêt de ces documents.
Sur cette photo, donc, on peut observer les paysans de Giverny en train de façonner deux énormes meules dans le clos Morin, là-même où Monet a pris son motif pour la série des Meules quelques années plus tôt. On reconnaît à gauche la mairie de Giverny. Aujourd'hui, quand on se trouve au musée des Impressionnismes ou sur son parking, on est dans l'ancien clos Morin.
Ce qui frappe, c'est la dimension colossale de ces constructions éphémères. L'échelle est donnée par les deux hommes et par le cheval. La meule doit bien faire sept ou huit mètres de haut. Impressionnant, n'est-ce pas ?
L'autre aspect remarquable, c'est la netteté de la meule, sa structure architecturée. Pourquoi les agriculteurs se donnaient-ils tout ce mal ? Parce que c'était là leur trésor annuel, le blé de toute une saison.
Pour parler des toiles de Monet, il convient donc d'employer le terme de meules de blé (grainstacks en anglais) et non pas de meules de foin (haystacks). Je sais, la différence paraît un peu surréaliste aux citadins, si bien que j'avais eu déjà l'occasion de mettre les points sur les épis cet été. Mais la confusion ne date pas d'hier.
Dans "Claude Monet, ce mal connu", Jean-Pierre Hoschedé s'étonne, à la lecture du catalogue de l'exposition Monet de 1952 à la galerie Wildenstein, de

l'ignorance de l'auteur qui, parlant de la série des Meules, appelle celles-ci "d'humbles tas de foin". Qu'il sache donc que les meules peintes par Monet sont, non des "tas", mais de véritables constructions rondes ou carrées constituées, non par du foin, mais par des bottes de céréales, pas encore battues et justement mises en meule, encastrées les unes sur les autres, les épis tournés vers le centre, pour que les intempéries ne puissent atteindre le grain. Ces meules construites dès la moisson restent sur les champs ou près de la ferme dans l'attente des battages d'automne ou d'hiver. D'ailleurs, pour permettre cette attente, un véritable toit de chaume, un peu à la manière de celui des vieilles maisons normandes, les recouvre afin d'empêcher l'eau des pluies de pénétrer à l'intérieur de la meule.
Ces constructions deviennent rares, car les modernes moissonneuses-batteuses les rendent de plus en plus inutiles. D'autre part, rien qu'en regardant les Meules de Monet, on voit tout de suite que ce ne sont pas "d'humbles tas de foin", car ceux-ci, de dimensions réduites, toujours ronds, sont laissés simplement sur le pré, dès la fenaison, pour être rentrés le plus vite possible à la grange ou à l'étable. Excusez ce cours à l'usage des citadins ignorants de la campagne."

Explication limpide ! Jean-Pierre Hoschedé m'est très sympathique dans ce passage, par ses talents de pédagogue, son agacement devant ce qu'il perçoit comme de la condescendance parisienne, son attachement au monde rural et son admiration pour le savoir-faire des cultivants... Il est peut-être né dans un milieu bourgeois, mais il a grandi et vécu toute sa vie à Giverny.
On comprend bien, en le lisant, les raisons qui ont poussé le propriétaire des meules peintes par Monet à vouloir les démonter au cours de l'hiver. Il y a un calendrier à respecter à la campagne, un temps pour faire les choses, et un temps où il faut qu'elles aient été faites.
Ce paysan voulait-il vraiment nuire à Monet, comme on le présente assez systématiquement dans l'histoire de l'art ? Je suis sceptique. Ce n'est pas totalement impossible, mais ce n'est pas certain non plus, pour faire une réponse de Normande.
Et je ne suis pas sûre non plus que Monet ait jugé utile de lui demander la permission de s'installer dans son champ. Tel que je m'imagine Monet, il devait volontiers se comporter en terrain conquis. J'aurais été Givernoise à son époque, je crois que ça m'aurait énervée.

dimanche 2 janvier 2011

Les couleurs de l'aurore

Aurore sur la Seine, VernonToute la nuit a été noire, toute la journée va être grise. Mais il y a quelques instants, matin et soir, où la nature tout à coup se souvient qu'il existe des couleurs, des bleus et des violets, des oranges et des jaunes.
Cela n'envahit que rarement tout le ciel. Ce serait trop de feu et de flammes d'un coup, sans doute. Le plus souvent, les tons subtils du peintre des nuages et de l'eau se cantonnent dans un coin de l'horizon.
C'est là que le photographe vient, avec jubilation, cueillir le spectaculaire. La photo cadrée au plus près dans le lointain (je ne sais pas si vous me suivez) la photo donc sélectionne la palette chatoyante et ignore les immensités mornes tout autour.
Cette façon de mettre entre parenthèse une partie de la réalité pour mieux en pointer un élément présente, je trouve, d'étonnantes similitudes avec le métier de guide. Il s'agit, là encore, de diriger le regard de l'autre vers un détail intéressant, de donner à voir. Le zoom, en offrant des détails, remplace les mots.

Aurore sur la Seine, Vernon


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Ariane.

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