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Giverny News

Le Blog d'Ariane,

vendredi 31 décembre 2010

Bonne année 2011 !

Éclat de soleil, GivernyC'était il y a trois semaines, quand le soleil faisait fondre à toute vitesse la neige à Giverny. Chaque goutte renvoyait l'éclat des rayons solaires, tour à tour jaune, orange ou rouge. Une féerie joyeuse et discrète comme la nature sait en inventer, qu'il y ait des spectateurs ou qu'il n'y en ait pas.
En décembre, les cerisiers du Japon ont encore leurs fruits, dont la rondeur répond à celle des gouttes. Cet arbre-ci pousse au milieu du carré de pelouse entouré de pommiers en cordon, près du grand atelier de Claude Monet. A plusieurs mètres de distance, le scintillement de la lumière faisait comme des clins d'oeil à qui voulait bien les voir.
A l'aube de la nouvelle année, je forme des voeux modestes pour 2011. Je vous souhaite d'en savourer chaque minute. Je vous souhaite des moments de paix et de contemplation. Des moments de lumière et d'énergie. Des moments d'échange et de partage. Je vous souhaite de tisser des liens. A tous, une très bonne année 2011.

vendredi 24 décembre 2010

Nativité

La collégiale de Vernon possède encore quelques verrières anciennes, démontées en 1939 et conservées à l'abri, puis remontées après la Libération. Il n'y en a plus beaucoup, à cause surtout de la guerre de 1870, au cours de laquelle Vernon a été la cible d'obus prussiens.
Cette verrière-ci date du 15e siècle, mais elle a été fortement restaurée en 1875 dans le même style, difficile donc de distinguer ce qui est très ancien du plus récent.
Nativité, Verrière de la Passion et de la Vie Glorieuse du Christ, collégiale de Vernon, EureAu 15e siècle, l'art du vitrail est déjà vieux de plusieurs centaines d'années. En France, il explose au 13e, avec des vitraux comme ceux de Chartres, faits de petites saynètes rouges et bleues, qui se lisent comme une BD mais de bas en haut. On raconte ainsi des histoires saintes entières, pleines de rebondissements.
Ces vitraux procurent une lumière très tamisée aux églises. Au 14e, ils passent de mode. On veut de la clarté. Entre temps les architectes ont pris de l'audace, ils ouvrent des baies plus grandes, que les maîtres-verriers décorent d'immenses verrières occupées aux trois quarts par des grisailles. Au milieu, un alignement de personnages hiératiques de pleine couleur, placés sous des dais d'architecture.
Un siècle plus tard, les dais sont toujours là, mais les saints raides comme des statues ont fait place à de vrais tableaux inspirés de la peinture de chevalet. La perspective viendra au siècle suivant, avec l'arrivée de la Renaissance au 16e, les scènes historiées vont envahir toute la verrière et devenir très compliquées parfois.
Restons donc au 15e. Vous avez reconnu en un battement de cil le sujet de ce vitrail, j'en suis sûre. L'enfant couché sur la paille serait déjà une indication suffisante, confirmée par la présence du couple de parents en adoration. C'est la naissance du Christ, la Nativité.
Ce qu'il y a de bien, avec ces thèmes mille fois représentés, dont on connaît tous les détails par coeur, c'est qu'on peut s'intéresser aux variations dans le traitement du sujet. S'amuser, par exemple, des petits personnages qui animent les niches des côtés, aussi vivants que des gargouilles de Walt Disney, et qui ne perdent pas une miette du spectacle extraordinaire qu'ils ont sous les yeux. Admirer la douceur des visages de ce vitrail, l'expression des gestes. Mais très vite, les questions affluent.
Voyez saint Joseph, par exemple, figuré en homme assez âgé pour être le grand-père du petit plutôt que son, euh, beau-père ? L'artiste lui a curieusement mis les cheveux sur la moitié droite de la tête. A gauche, il est chauve. Et où est passée son auréole ?
Celle de sa femme est énorme, et toute bleue comme son manteau. Tiens ! Pas de rouge pour cette figuration de la parturiente ?
Pendant qu'on en est aux questions vestimentaires, regardez l'enfant Jésus. Là c'est carrément de la liberté artistique, puisqu'il devrait être emmailloté ! On en a froid pour lui, surtout vu l'endroit où le maître-verrier a placé les bêtes supposées lui assurer son chauffage à air pulsé !
C'est peut-être l'aspect le plus fascinant de cette verrière, cet arrière-plan, avec ce boeuf qui nous lance un regard de biais. Et l'âne, surtout ! Bouche ouverte toutes dents dehors, tête tendue vers le ciel, on dirait, cinq siècles plus tôt, le cheval du Guernica de Picasso.

samedi 18 décembre 2010

L'heure des luges

luge à VernonEncore de la neige ! Cette fois, il en est tombé dix bons centimètres, de quoi immobiliser les voitures et mobiliser les luges.
C'était craquant de voir tous ces petits bouts se faire remorquer par les grands sur le pont de Vernon.
A quelle place aimeriez-vous être ?

C'est le premier jour des vacances scolaires.
Des centaines de bonshommes de neige ont surgi dans les jardins, dessinant autour d'eux des sillons où l'herbe réapparaît, toute verte et incongrue dans la blancheur.
Les boules volent ça et là.

Personne ne s'assoit sur les bancs publics au coussin glacé.
Les sapins de Noël municipaux n'en reviennent pas d'être givrés au naturel.
Le chasse-neige passe, et aussi la dépanneuse.

vendredi 17 décembre 2010

Le Bureau des Finances

Bureau des Finances, Office de Tourisme de RouenC'est depuis l'une des trois fenêtres de gauche de l'ancien Bureau des Finances de Rouen que Monet a peint sa série des Cathédrales, qu'il voyait légèrement de profil juste en face de lui.
En 1892, la pièce servait de salon d'essayage au magasin de vêtements du rez-de-chaussée, tenu par Monsieur Fernand Lévy.
Le bâtiment, devenu propriété de la ville de Rouen, abrite aujourd'hui l'Office de Tourisme.
Les visiteurs n'accèdent plus à l'étage, (dommage !...) mais peuvent, mieux qu'à l'époque de Monet, profiter du magnifique décor Renaissance de la façade, avec ses arcs surbaissés et ses putti inspirés de l'Italie.
On doit le bâtiment à un architecte surdoué, Rouland Leroux, qui a beaucoup travaillé à Rouen au début du 16e siècle. Il oeuvre, notamment, au Palais de l'Echiquier (devenu Palais de Justice), et au portail de la cathédrale.
La diversité de son talent s'exprime dans ces trois monuments qui ne se ressemblent pas, alors qu'ils ont été réalisés en même temps par le même maître-maçon.
Le portail occidental de la cathédrale est de style gothique, en harmonie avec le reste de l'édifice, bien que sa période de construction (1509 - 1526) coïncide avec les débuts de la Renaissance en Normandie.
Pour les bâtiments civils, Rouland Leroux se permet plus de liberté. Il adopte au Palais de l'Echiquier un style exubérant qui tient à la fois du gothique flamboyant et de la Renaissance. Et puis ici, au bureau des Finances, le voilà qui oublie gâbles et fleurons pour donner dans le dernier cri de la modernité, une harmonie et un décor copiés des palais italiens.
On a peine à croire que les deux chantiers, de part et d'autre du parvis de la cathédrale, soient exactement contemporains, commencés tous deux en 1509. A première vue, plusieurs décennies, au moins, semblent les séparer.
La tradition affirme qu'une console du mausolée des cardinaux d'Amboise, à l'intérieur de la cathédrale de Rouen, représente le fameux architecte. Si c'est bien lui, c'est émouvant de découvrir les traits de son visage, avec ses yeux perçants et son front haut. On le devine intelligent, et, comment dire ? pas facile. Une moustache et une barbe taillée, rousses peut-être, encadrent une petite bouche d'où devaient sortir des ordres définitifs.
Rouland Leroux n'a pas son nom sur la console, mais on dit qu'il a signé à sa manière ses créations. La balustrade du Palais de Justice est composée de cercles, où l'on peut voir des armes parlantes, la "roulante roue". Peut-être est-ce cette même roue qu'encadrent six fois les petits putti potelés de la façade du Bureau des Finances.

dimanche 12 décembre 2010

Jardinage hivernal

Brouette et pensées Ce n'est pas un peu de neige qui arrête les jardiniers de Giverny. Je m'imaginais que les intempéries de la semaine passée les obligeraient à patienter à l'intérieur. J'ai été surprise de les voir travailler malgré tout dans les massifs.
"Tant que ce n'est pas gelé, c'est bon !" Sous les arbres, ou dans les endroits les plus ensoleillés, le sol était dégagé, et deux équipes s'activaient, avec ces étroites fourches à bêcher si pratiques pour le travail de précision.
C'est le moment, encore, d'ameublir le sol, de l'amender, de planter bulbes et pensées. Peut-être pas le meilleur moment, celui que vous choisiriez en tant qu'amateur, si comme moi vous préférez le jardinage quand la température est clémente. Mais un moment acceptable pour les plantes.
Le timing est serré à Giverny, l'hiver, bien qu'il dure cinq mois, passe vite. Et le temps manque toujours pour faire tout, c'est-à-dire ce qu'idéalement il faudrait faire.
Les jardiniers travaillent sans relâche, mais ils vivent dans ce regret de ne pas pouvoir faire aussi bien qu'ils le voudraient. Le jardin a beau être sublime, leur oeil y décèle toujours quelque chose qui aurait dû être fait, comme un reproche, une frustration.
C'est un perfectionnisme à la Monet, le perfectionnisme de l'engagement et de la passion.

vendredi 10 décembre 2010

Giverny sous la neige

Giverny en hiverLe village de Giverny enneigé a fait l'objet d'un reportage au journal télévisé de TF1 mercredi soir. Si vous l'avez manqué, vous pouvez le voir en ligne pendant quelques jours encore sur le site de la chaîne. C'est le 20h du 8 décembre, chapitre 7 je crois, au sujet des Yvelines et de l'Eure.
L'équipe de télé n'a pas filmé à la Fondation Monet, voici donc une petite photo de complément prise hier matin. Comme vous le voyez, le manteau neigeux est joli mais pas très impressionnant ! La vallée de la Seine et son microclimat y sont sûrement pour quelque chose.
Et puis, le soleil radieux a fait fondre la neige à toute vitesse. A 10h, des volutes de vapeur s'élevaient de partout, du bassin, mais aussi des massifs les mieux exposés, et les bambous, bruyants comme à leur habitude, gouttaient lourdement à côté du pont japonais.
C'était déjà trop tard, selon les jardiniers unanimes pour me dire qu'au lever du soleil le spectacle était fantastique. Impossible de se blaser de Giverny, vous voyez, même quand on y travaille tous les jours !
Ce n'est pas grave, c'était "tout de même bien beau", pour parler comme Monet. Et il y a de bonnes chances pour qu'il reneige cette année. On n'est même pas encore en hiver.

mardi 7 décembre 2010

Une belle année pour le MDIG

Pierre Bonnard, paysage de NormandiePrès de 200 000 visiteurs ont parcouru les galeries du musée des Impressionnismes en 2010 ! On s'est bousculé pour voir les deux belles expos qui se sont succédé à Giverny, l'Impressionnisme au fil de la Seine, suivie de Maximilien Luce.
Beaucoup de facteurs étaient réunis cette année, la qualité des oeuvres présentées bien sûr, une large communication, l'impact du festival Normandie impressionniste, la mise en place du billet couplé avec la Fondation Monet, et la météo clémente qui a donné envie de se rendre à Giverny...
Mais il a aussi fallu composer avec les facéties d'un volcan ou les pénuries de carburant, et relever le défi de faire découvrir un peintre méconnu. C'est pourquoi le nouveau record de 187 523 entrées établi par le jeune musée est susceptible d'être battu dans les années à venir. Et peut-être même dès l'année prochaine, car le programme des expos 2011 à Giverny sera somptueux : d'abord Bonnard en Normandie, du 1er avril au 3 juillet, puis La Collection Clark à Giverny, de Manet à Renoir du 12 juillet au 31 octobre 2011.

Pierre Bonnard ! Je vois déjà vos yeux qui brillent. Le merveilleux peintre a habité Ma Campagne à cinq kilomètres de Giverny pendant un quart de siècle, et fréquentait Claude Monet en voisin. Il avait aussi une maison à Trouville. Une soixantaine d'oeuvres offriront un panorama de son travail pendant toute cette période où les paysages du val de Seine et de la côte normande, sa vie quotidienne et sa femme Marthe lui ont inspiré une peinture foisonnante.

Voilà pour le printemps. La deuxième partie de la saison promet d'être un régal elle aussi. 70 toiles issues de la prestigieuse collection du Sterling and Francine Clark Art Institute de Williamstown, au Massachusetts, vont traverser l'Atlantique. Parmi elles, une vingtaine de Renoir ! et des Manet, Monet, Sisley, Pissarro, Morisot... Et un peu de préimpressionnisme, Corot, Gérôme, Millet...
Les Clark étaient à la fois très riches (héritiers des machines à coudre Singer) et francophiles : Madame Clark, née Francine Clary, était une actrice française. Ils ont rassemblé avec passion les oeuvres d'art, et l'expo givernoise présentera quelques fleurons de leur collection.

Pierre Bonnard Paysage normand, 1920 Colmar, Musée Unterlinden © Adagp Paris 2010

dimanche 5 décembre 2010

Face à la cathédrale

Cathédrale de RouenL'urbanisme de la ville de Rouen est ainsi fait : impossible de voir la façade ouest de la cathédrale en entier avec un certain recul. Le parvis est trop étroit, 50 mètres environ, par rapport à l'ampleur du monument. A Paris ou à Chartres au contraire, la majesté de l'édifice peut être contemplée de loin.
Si la vue d'ensemble se dérobe à Rouen, la disposition des lieux permet en revanche un face à face unique avec le monument, depuis les maisons qui l'entourent. En 1892, Claude Monet, désireux se se lancer dans une série de différentes vues du massif occidental, se cherche donc une fenêtre en vis-à-vis de la cathédrale.
Pour venir à bout de son projet, qui comportera 28 toiles et auquel il travaillera pendant deux saisons, le peintre va occuper successivement trois endroits.
La première fenêtre est dans l'axe de la cathédrale, à l'emplacement de l'actuel magasin Etam. A l'époque de Monet, c'est là que se dresse l'immeuble de "la Grande Fabrique", avec au rez-de-chaussée une chemiserie dont le propriétaire, J. Louvet, prête pendant quelques jours l'appartement vide du premier étage à Monet.
Deux tableaux seulement nous en sont parvenus, et Monet a trouvé moyen d'essayer la vue depuis deux fenêtres différentes. Arrivé le 12 février, Monet doit déjà déménager le 25. Il ne peut rester plus longtemps chez Louvet, car des ouvriers ont débarqué pour effectuer des travaux dans le logement. Monet ne l'ignorait pas, mais il pensait en avoir rapidement fini...
Le Portail (soleil), Claude Monet, 1892-1893, Cathédrale de Rouen, huile sur toile 100x65cm, The metropolitan Museum of Art, New York Monet déniche aussitôt, dans l'urgence, un autre endroit d'où peindre. Il s'agit du premier étage de l'actuel office de tourisme. C'est alors le salon d'essayage d'un magasin de vêtements dont le propriétaire se nomme Fernand Lévy.
Un salon d'essayage ! Voilà de quoi faire travailler l'imagination des amateurs de détails croustillants ! Il est curieux de voir comment, selon son tempérament, chacun s'empare de la chose.
On sait que des clientes ont fini par se plaindre de la présence de cet homme dans le salon d'essayage. On sait que le collectionneur rouennais Depeaux a prêté un paravent pour isoler Monet. On sait que, de retour l'année suivante pour terminer ses toiles, Monet s'est vu opposer un refus formel de M. Lévy d'utiliser sa fenêtre.
Que s'est-il passé exactement ? Lilla Cabot Perry, voisine américaine de Monet à Giverny, qui nous a laissé ses souvenirs, édulcore l'anecdote. Pour elle, Monet peint depuis

la fenêtre d'une boutique de modiste juste en face de la cathédrale. A peine avait-il bien commencé à travailler à sa série des cathédrales, la modiste vint se plaindre amèrement de ce que ses clientes refusassent d'essayer les chapeaux en présence d'un homme, et qu'il lui fallait donc aller peindre ailleurs puisqu'il perturbait son commerce. Monet n'était pas homme à se laisser intimider et il la persuada de le laisser travailler derrière une sorte de cloison le séparant du reste de la boutique, formant ainsi un petit réduit où il n'avait jamais plus d'un mètre de recul par rapport à sa toile.

Est-ce Madame Perry qui, par puritanisme, a transformé les robes en chapeaux ? Est-ce Monet, en lui racontant l'anecdote, qui a opéré le glissement, pour rendre l'histoire plus absurde et gagner son auditrice à sa cause ?
Dans une lettre à Alice du 2 avril, Monet raconte :

Le marchand de nouveautés chez qui je travaille m'a demandé tantôt de ne plus venir l'après-midi, que cela gênait les clientes qui venaient : je ne lui ai pas caché ma désolation, lui offrant mille, deux mille francs, ce qu'il voudrait, et il veut bien me tolérer encore quelques jours, mais je vois bien que cela le gêne."

Pour Daniel Wildenstein, l'histoire peut s'analyser ainsi :

Les clientes chic de l'après-midi apprécient médiocrement la présence de cet homme barbu qui leur tourne le dos et dont le regard paraît osciller d'un mouvement régulier de pendule, entre la façade de la cathédrale et un chevalet sur lequel une toile, à chaque fois, reçoit quelques touches nouvelles. Un paravent obligeamment prêté par le collectionneur François Depeaux, qui fréquente assidûment le peintre, met fin à une tension du reste tardive et sans influence majeure sur la série des Cathédrales peintes chez le marchand de nouveautés.

Il est vrai que Monet rentrera quinze jours plus tard à Giverny, épuisé et dégoûté provisoirement de son motif.
Quel type de vêtements les dames en question venaient-elles essayer dans le salon ? Probablement rien qui risque de choquer les bonnes moeurs. Selon Michel de Decker, M. Lévy est marchand de nouveautés, c'est son épouse qui tient un magasin de lingerie dans la rue aux Juifs. D'où l'inscription des Lévy dans la rubrique "lingerie et nouveautés" de l'Almanach de Rouen, qui a fait trotter les imaginations.
Une légende veut que le paravent utilisé pour cacher Monet ait présenté un trou... Voilà qui paraît bien invraisemblable quand on connaît la concentration de Monet au travail, sa fièvre face au motif, son obsession de peindre.
Monet revient l'année suivante à Rouen avec ses toiles inachevées. Mais cette fois, Lévy est catégorique, il ne prêtera plus son salon. Monet se rabat alors sur une maison située deux numéros plus bas, d'où la cathédrale apparaît davantage de profil. C'est l'étage du commerçant Edouard Mauquit, où Monet se fait construire un enclos de planches autour de l'embrasure d'une fenêtre qu'il laisse ouverte. Il va passer deux mois dans cet espace confiné, et y peindre la majorité des toiles de la série.
Arrivé au terme de son travail, Monet, qui n'a pas versé un sou à Mauquit pour l'utilisation du local, remercie l'aimable commerçant d'un "j'ai fini" accompagné d'un ballotin de bonbons et d'une poupée défraîchie pour sa petite fille.
Cette anecdote rapportée au Journal de Rouen par le commerçant meurtri (et sans doute déçu de ne pas se voir gratifié d'un tableau) me semble plus révélatrice de la personnalité de Monet que celle d'un voyeurisme supposé. Avec son geste condescendant et un peu mesquin, Monet a fait une erreur dans l'évaluation de la classe sociale de Mauquit. Lui-même se considère comme un grand bourgeois, et les services qui lui sont rendus par des personnes moins distinguées ne suscitent chez lui que peu de reconnaissance. Cette pingrerie écorne un peu son image, il faut toutefois la replacer dans le contexte du 19ème siècle.

Ci-dessus : "Le Portail (soleil)", Claude Monet, 1892-1893, Cathédrale de Rouen, huile sur toile 100x65cm, The metropolitan Museum of Art, New York. Vue prise depuis l'actuel office de Tourisme.


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