Claude Monet, "Jeanne-Marguerite Lecadre au jardin" ou "Femme au jardin", 1866 ou 1867, Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, huile sur toile, 80x99cm.
L'exposition Monet du Grand Palais (Paris, jusqu'au 24 janvier 2011) a choisi le tableau Jeanne-Marguerite Lecadre au jardin alias Femme au jardin comme thème de sa communication. La lumineuse silhouette de la jeune cousine de Claude Monet dans un jardin fleuri se décline partout, des affiches au catalogue.
Pourquoi ce tableau-ci plutôt qu'un autre pour présenter la grande rétrospective parisienne qui aligne 168 chefs d'oeuvres du chef de file de l'impressionnisme ?
J'imagine qu'il convenait de mettre en avant une toile venue de loin, difficilement accessible pour le public parisien, et celle-ci est conservée au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg.
Et puis, quoi de mieux qu'une oeuvre de jeunesse pour annoncer une monographie qui porte sur "Monet entier", selon l'expression de Guy Cogeval, président des musées d'Orsay et de l'Orangerie, qui préface le catalogue.
A 26 ans, Monet n'a pas encore tourné le dos à la figure, si j'ose dire, pour se consacrer au seul paysage. Ses toiles s'animent de personnages, et ce tableau allie la grâce féminine au charme d'un éclatant jardin croulant sous les roses.
On est en juin, sans doute, juin 1867 selon les dernières recherches. Le jardin en question se trouve à Sainte-Adresse, près du Havre, c'est celui de la maison de campagne de la tante de Monet. Et la demoiselle qui illumine la pelouse de sa robe immaculée se nomme Jeanne-Marguerite.
Je ne suis pas une grande défricheteuse d'arbre généalogique, mais si j'ai bien compris Jeanne-Marguerite est à double titre la petite cousine de Claude Monet : cette demoiselle Lecadre, petite-nièce de la fameuse demi-tante de Monet si décisive pour les débuts du peintre, a épousé son cousin Lecadre, ce qui lui a permis de ne pas changer de nom de famille à son mariage.
Ce devait être une charmante personne, si l'on en croit son obligeance à poser pour Claude à deux reprises au moins, pour cette toile et pour Terrasse à Sainte-Adresse où elle apparaît dans une tenue assez semblable.
Les deux tableaux peints sans doute le même été présentent d'ailleurs la même luminosité extraordinaire, le même air vif baigné d'un soleil radieux, les mêmes coloris resplendissants.
Mais ce ne sont pas ces deux toiles que l'exposition du Grand Palais a choisi de rapprocher. Jeanne-Marguerite Lecadre au jardin voisine avec Adolphe Monet lisant dans un jardin (collection particulière), car les deux oeuvres ne manquent pas de similitudes. Leurs correspondances avaient déjà frappé l'auteur du catalogue raisonné de Monet, puisque Daniel Wildenstein leur a attribué deux numéros consécutifs, W68 et W68a.
Selon Joseph Baillio, co-auteur du catalogue de l'exposition, il s'agit d'une paire. Les deux toiles se répondent trait pour trait. Prises dans le même jardin, elles s'opposent et se complètent.
"Jeanne-Marguerite incarnant la jeunesse et la féminité, se trouve à gauche, alors qu'Adolphe, dans sa mâle vieillesse, figure à droite. Elle est vêtue d'une robe et d'un mantelet d'une blancheur éclatante (...) tandis que lui porte une tenue sobre (...). Elle est debout et se promène nonchalamment, lui est assis et absorbé par sa lecture. La toile russe est signée en bas à gauche, et la signature du pendant a été apposée en bas à droite."
Peut-être que l'idée de la paire est venue à Monet en cours de route. C'est ce qui expliquerait la présence de personnages effacés qu'on décèle à la radiographie. Il fallait simplifier l'impression de symétrie. Au départ, un homme avec un chapeau (Adolphe Monet encore ?) figurait non loin de Jeanne-Marguerite, dans la partie plus sombre sur la gauche du rosier en arbre. Et Jeanne-Marguerite était assise à côté d'Adolphe sur l'autre tableau.
Les personnages posent, et dans leur passivité, témoignent une profonde indifférence au peintre ou au spectateur. Ils affichent leur aisance de bourgeois bénéficiant de loisirs et d'un jardin d'agrément, un monde clos et protégé par une forte haie.
Dans Femme au jardin le regard est happé par la femme en blanc, dont la tête se détache sur l'écran blanc de l'ombrelle. De là, suivant son regard à elle, l'oeil saute vers le grand rosier blanc, s'attarde sur la masse des géraniums écarlates à son pied, explore la droite du tableau, puis revient vers la silhouette féminine. La petite taille du personnage laisse pressentir ce qui sera bientôt l'essentiel pour Monet, la représentation de la nature. La femme semble plus devoir décorer le jardin, lui donner sa raison d'être, que former le motif principal du tableau où le jardin lui servirait de faire valoir. La toile se distingue en cela de Femmes au jardin au pluriel cette fois, le chef d'oeuvre du Musée d'Orsay qui précède ce tableau dans l'oeuvre de Monet (W67).
Cet été-là, Monet peint avec ferveur malgré ses soucis personnels. Camille, sa concubine, va bientôt lui donner un fils, mais Adolphe Monet, le père de Claude, ne veut entendre parler ni de l'une ni de l'autre. De son côté la jeune femme a été rejetée par sa propre famille. Et Monet n'a pas le sou pour entretenir la mère et l'enfant.
Peut-être est-ce aussi pour cela que Jeanne-Marguerite tourne le dos. Monet ne veut pas penser aux femmes, à la sienne, il ne veut faire que peindre, et l'exercice de son talent lui procure une certaine exaltation. L'attitude du père de Monet sur l'autre tableau n'est pas moins significative. Tu peux peindre si tu veux, moi je lis le journal. Tes problèmes, je m'en moque.
Il faudrait que Claude puisse vendre ses toiles, mais son art ne séduit guère encore.
On est frappé, en suivant l'historique de Femme au jardin, ce chef-d'oeuvre aujourd'hui emblématique, par la modestie de ses débuts. Selon la tradition familiale, Monet l'aurait donné aux Lecadre. Lesquels l'auraient "échangé contre deux potiches avec un ami, M. Meunier, dans les années 1880". Roublard, l'ami... Vingt ans plus tard Monet n'est plus un inconnu, mais nul n'est prophète en son pays, et parfois pire, en sa famille.
Meunier le revend à un doreur-miroitier du Havre qui fait le commerce de tableaux : un Monet chez l'encadreur du coin... Et puis, Femme au jardin arrive dans les mains du marchand des impressionnistes, Paul Durand-Ruel, et part en 1899 pour la Russie.
Un dernier détail, qui nous ramène à Giverny : dans le coin droit du tableau on aperçoit les rosiers tiges s'élevant au-dessus d'un massif de géraniums que Monet a figuré à nouveau en place centrale sur le tableau avec son père, et comme motif principal de la toile suivante, Jardin en fleurs (W69). Monet aimait tellement ce massif qu'il l'a copié à Giverny, où on peut le voir juste sous les fenêtres de la chambre du peintre.