mercredi 26 mai 2010
Moi j'aime pas les fleurs
Cela peut se passer au milieu du déluge d'iris et de giroflées du clos normand, ou même devant les parterres plus sages du jardin d'eau. Parmi les nombreuses classes de jeunes enfants qui visitent en fin d'année les jardins de Claude Monet à Giverny, il se trouve toujours un garçon pour annoncer, un brin provocateur : "Moi, j'aime pas les fleurs."
Les adultes présents, qui se sont donné beaucoup de mal pour l'organisation et la réussite de la sortie, font souvent mine de ne pas avoir entendu. Ils préfèrent, j'imagine, se laisser subjuguer par la beauté des jardins, plutôt que de répondre à la réflexion d'un gamin boudeur.
En revanche, les petites oreilles masculines dans lesquelles la remarque tombe se dressent avec vivacité. Les garçons sont heureux d'entendre leur copain dire tout haut avec aplomb ce qu'eux-mêmes pensent tout bas, mais dont ils percevaient l'aspect politiquement incorrect. Eux non plus n'aiment pas les fleurs, ou du moins c'est ce qu'ils pensent.
S'il y a une certaine audace à risquer le courroux des adultes par l'affirmation de son aversion florale, aucun garçon n'oserait reconnaître qu'il trouve les fleurs jolies. Le motif de ce silence est évident : les fleurs, ça fait fille.
Inutile de chercher à raisonner les petits mâles en argumentant que Claude Monet, concepteur de ces jardins, était un homme, que toute l'équipe des jardiniers ne compte pas une seule jardinière, et que la plupart des pépiniéristes, malgré l'aspect maternel qu'il peut y avoir à multiplier les plantes et à prendre soin des petites pousses, est à ranger du côté viril de l'humanité. Rien n'y fera. Les enfants sont imperméables à tout ce qui peut bien avoir cours parmi les adultes. Dans leur monde, ils savent bien, eux, que les fleurs sont des attributs de la féminité, comme la couleur rose, les perles, les cheveux longs et les robes. Il n'y a pas plus conformiste qu'un enfant de huit ou dix ans.
Hélas, ce conformisme masculin perdure parfois à l'âge adulte. Combien de messieurs, tirés à Giverny par leur femme, ou venus dans l'intention louable de lui offrir un plaisir, subissent-ils la visite ? Ils s'ennuient. Ils tripotent leur portable. Ils bâillent. Ils disent à madame, n'as-tu pas fini de prendre toutes les fleurs en photo ? Au mieux, ce sont eux qui tiennent l'appareil, retrouvant une contenance derrière ce semblant d'activité technique.
Que leur a-t-il manqué pour savoir apprécier la beauté des fleurs fraîchement écloses ? Sans doute juste l'autorisation de les aimer, un père esthète et peut-être jardinier qui leur aurait dit, regarde comme c'est beau, une rose...
Ce billet, écrit à 15:04 par Ariane dans la catégorie Enfants a suscité :










