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Giverny News

Le Blog d'Ariane,

lundi 22 décembre 2014

Star-système

Dahlia étoileQuel sera l'avenir de la profession de guide-conférencier ? A peine réformée il y a deux ans, où le niveau minimum exigé pour obtenir la carte professionnelle est passé à Bac+3 , voici que s'annonce un coup de volant dans l'autre sens. Si les intentions du gouvernement se confirment, les pré-requis seraient revus à la baisse, et en avant, tout le monde pourrait guider, ou presque.
Si vraiment les vannes s'ouvrent, l'afflux de personnes aux qualifications diverses provoquera des remous dans le marché de l'emploi des guides touristiques. C'est un marché complexe, disparate, où l'offre et la demande ne s'équilibrent pas facilement, dans un sens ou dans l'autre. Selon les langues qu'ils pratiquent et l'endroit où ils exercent, les guides peinent à joindre les deux bouts ou bien croulent sous le travail. Dans le val de Seine, la demande est en croissance, mais cela pourrait changer brutalement en cas d'arrivée massive de guides non locaux.
L'augmentation de la concurrence et la baisse des prix consécutive fera l'affaire des tours-opérateurs, on s'en doute. Des guides moins chers, ce seront des voyages moins chers aussi, accessibles à davantage de clients. Mais quelle visite les clients achèteront-ils vraiment ? Celle d'un guide local qui connaît son sujet et son métier sur le bout des doigts ou celle d'un nouveau venu, peut-être excellent, peut-être calamiteux ?
La qualité des visites fera le grand écart, les agences les plus exigeantes chercheront à s'assurer les services des meilleurs. Ceci précipitera l'évolution de la profession vers la distribution d'étoiles.
Tôt ou tard, on y viendra, je ne me fais pas d'illusion là-dessus. Notre société est en train de devenir la société de l'évaluation, où tout le monde note tout le monde. Vous avez commandé par internet et votre colis est bien arrivé ? Vous êtes prié de manifester votre satisfaction en ligne. Vous cherchez dans quel restaurant dîner ? Des dizaines d'avis sont à votre disposition pour faire votre choix. De même si vous envisagez de séjourner à l'hôtel, d'aller voir un film, d'essayer une recette, d'acheter une perceuse ou même de vous rendre à la poste. On peut évaluer son médecin, son taxi et son plombier.
A première vue, cela semble une bonne chose. L'opinion générale n'est-elle pas la meilleure des critiques ? Le lecteur a une impression de transparence. Mais le star-système n'est pas aussi juste qu'il y paraît, en particulier parce que les avis négatifs sont davantage lus que les positifs. Et aussi parce qu'ils restent indéfiniment en ligne.
Certains de mes collègues figurent déjà sur des sites qui présentent des guides et les évaluations de leurs clients. Les commentaires que j'ai pu lire étaient écrits par des gens très satisfaits, et pourtant ces personnes avaient crû bon de nuancer leurs éloges de quelques restrictions. Quand on s'est efforcé de faire de son mieux, c'est difficile à vivre.
Le jour où les évaluations seront en place, les rapports humains vont changer. Actuellement, au moment où nous les rencontrons, nos clients sont exempts de tout a priori. Ils ne savent pas ce qu'on va leur dire. Bientôt, les visiteurs se seront renseignés au préalable. La personnalité du guide, le contenu de la visite seront disséqués en ligne. Si les avis sont médiocres, le guide n'aura plus de clients. S'ils sont dithyrambiques, l'attente des visiteurs sera très élevée. Le jour où le guide sera moins en forme, les clients seront déçus et ils le feront savoir.
Le star-système, sous ses dehors de meilleur des mondes, c'est Big Brother. C'est imposer à chacun de se sentir épié en permanence, parce que la personne en face de vous a le pouvoir de révéler la moindre chose. C'est mettre à mal la complicité qui se noue entre le guide et son auditoire. C'est empêcher le quart d'heure supplémentaire offert, parce qu'il faudra potentiellement l'offrir à tous.
Quand on en sera là, je pense que j'aurai toujours des clients, mais je sais déjà que j'aurai moins de joie à travailler. Et finalement c'est cela qui m'inquiète le plus, que la carte professionnelle soit maintenue ou qu'elle disparaisse aux oubliettes.

jeudi 18 décembre 2014

Forces vives

Massif jaune et blanc à GivernyDeux périscopes émergent de ce massif d'automne jaune et blanc à Giverny. Bien au-dessus des vagues formées par la verge d'or, les pétales jaunes de l'onagre luisent dans le soleil.
Si le photographe se rapproche, il verra mieux les deux petites pointes qui apparaissent juste derrière la corolle. Ce sont les boutons des fleurs qui prendront le relais dès que celle qui est épanouie sera fanée... ce qui ne tardera pas. Toutes jeunes, elles ont l'esprit farceur, et s'amusent à faire les cornes à leur aînée.
L'onagre n'est pas la seule plante à fabriquer sans fin de nouvelles fleurs qui s'empilent sur les précédentes. Dans ce massif, les cléomes blancs font de même. Au printemps, quand ils sont mis en terre, ils mesurent une taille modeste. Mais les inflorescences qui ne cessent de jaillir de leur cime leurs font gagner des centimètres. A l'automne, ils atteignent un respectable mètre cinquante.
Juste au-dessous de la couronne immaculée, les fleurs d'hier se changent en graines. Des esprits imaginatifs y voient des pattes, ce qui a valu au cléome son surnom de fleur-araignée. Pas très gracieux... Clé-home est tout de même plus invitant.
Ce massif photographié si plein de vie mi-septembre est depuis arrivé au bout de sa course. Avec la fraîcheur et les jours plus courts, les fleurs ralentissent leur croissance, comme prises d'engourdissement. Et puis un matin on dirait que la sève n'arrive plus à monter jusqu'en haut. La plante se flétrit, jaunit, brunit, et meurt. Il n'y a plus qu'à l'arracher.
Sous nos climats, la fin est écrite d'avance. Mais sous abri, combien de temps faudrait-il à un cléome ou un onagre pour comprendre qu'il faut s'arrêter maintenant ? Jusqu'où monterait-il ? Dépasserait-il les cléomes de pleine terre ? Et se croirait-il capable, comme les enfants qui grandissent et pensent que cela durera toujours, d'aller un jour toucher le ciel ?

lundi 15 décembre 2014

Manifestation

Les guides-conférenciers vont manifester mercredi après-midi à Paris, place du Palais-Royal. Vêtus de noir en signe de la mort de la profession, et munis de parapluies, symboles de notre métier, sous la protection bienveillante de la Joconde.
Nous protestons contre le projet du gouvernement de légiférer par ordonnances en vue de supprimer la carte professionnelle qui garantit la qualification des guides. Le gouvernement a l'intention de la remplacer par une simple déclaration d'activité, dont on ignore si elle serait assortie de conditions pour l'exercice de la profession.
Dans le pire des scénarios, n'importe qui pourrait du jour au lendemain se déclarer guide. Cela aurait pour conséquence une qualité de guidage aléatoire, une concurrence accrue et une chute des tarifs catastrophique dans un métier où la précarité règne.
Cela n'entraînerait aucun gain pour l'Etat, mais des économies substantielles pour les agences qui emploient les guides et qui pourraient de facto faire appel à du personnel extra-communautaire.
Si vous souhaitez soutenir les guides-conférenciers, vous pouvez signer la pétition de la fédération et du syndicat professionnel des guides-conférenciers en suivant ce lien.
C'est très rapide, il n'y a qu'à indiquer son adresse email.

dimanche 14 décembre 2014

Autour d'Impression, soleil levant à Marmottan

Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872, Paris Musée Marmottan-MonetLe Musée Marmottan consacre jusqu'au 18 janvier 2015 une exposition à son oeuvre phare, "Impression, soleil levant" de Claude Monet. L'expo se donne pour objectif de répondre à de nombreuses questions autour de cette oeuvre, et je ne voudrais pas vous déflorer les réponses si vous avez l'intention de vous y rendre au cours du mois qui vient. Simplement : on sort de l'expo avec des certitudes apaisantes.
L'analyse approfondie de la toile a permis de répondre de façon définitive à l'interrogation qui porte sur le titre et la date, au jour près. C'est déjà pas mal. Mais l'expo va bien plus loin que cela et permet enfin de comprendre ce que Monet a peint.
Installé dans le meilleur hôtel de la ville, l'hôtel de l'Amirauté, sur le Grand Quai, Monet, qui aura 32 ans le lendemain, tourne son regard vers le sud-est et le chenal qui mène au bassin de l'Eure. L'écluse est ouverte, un transatlantique est en train de passer. A droite, c'est le Quai Courbe en construction, à gauche le Quai au Bois. Les petites barques étaient peut-être celles qui permettaient de traverser le port sans faire tout le tour. De nombreuses photos d'époque permettent de bien se figurer les lieux.
L'article du Charivari écrit par le fameux critique Louis Leroy qui a forgé par dérision le terme d'impressionnisme est présenté, ce qui permet de le lire comme si on était un lecteur de l'époque, avec les autres articles autour, tous plus satiriques les uns que les autres. Rien ne fait rire dans cette page aujourd'hui, alors qu'à l'époque la feuille devait donner du bon temps à ses lecteurs.
L'exposition s'attarde sur les premiers acquéreurs de l'oeuvre, Ernest Hoschedé puis le docteur Georges de Bellio. Le plus étonnant, c'est le quasi oubli dans lequel Impression tombe ensuite. Son aspect iconique est totalement occulté pendant près de trois quarts de siècle. Même sa valeur d'assurance est moitié moindre qu'une autre oeuvre de la collection de Bellio, "Le pont de L'Europe, Gare Saint-Lazare".
La section que l'exposition consacre au devenir de la toile pendant la Seconde Guerre mondiale est particulièrement émouvante. Les donateurs, c'est-à-dire la fille de Georges de Bellio et son époux, sans descendant, on quelque peu précipité la donation qu'ils comptaient faire au musée, de peur qu'il arrive malheur à eux-mêmes ou à leurs tableaux. Cinq de leurs toiles dont Impression ont été évacuées à Chambord, où une photo montre les caisses de tableaux entreposées dans la chapelle.
Ce n'est que dans les années cinquante que des historiens de l'art ont redonné à Impression son rôle de déclic dans la perception du mouvement. S'il est vrai que Monet n'est pas le premier à avoir peint des marines et des effets de lumière, personne encore n'avait eu l'audace de présenter comme abouties des oeuvres aussi peu "faites". C'est surtout cela, la révolution d'Impression.

mardi 9 décembre 2014

Marguerite de Bourgogne à Château-Gaillard

Chateau-GaillardSur les bords de la Seine, les ruines du Château-Gaillard sont encore là debout, sur le roc, et semblent se rire, à la face de chaque génération qui naît et qui meurt, des sept siècles qui, en passant, n’ont fait que lui arracher petit à petit quelques pierres qui roulent dans le ravin quand l’ouragan gronde et que la pluie tombe.

Je sais, j'aurais dû mettre des guillemets, mais l'effet n'aurait pas été le même. Cette phrase tordue comme un alambic où cascadent les qui et les que n'est pas de moi. Quelle plume célèbre l'a tracée, d'après vous ?
Vous séchez ? Tenez-vous bien. Ce style léger comme de la crème au beurre, c'est celui de... Gustave Flaubert. C'est le deuxième paragraphe d'une oeuvre courte et justement méconnue, "La dernière scène de la mort de Marguerite de Bourgogne". Le titre, vous l'aurez remarqué, est parfaitement stupide. La mort se joue-t-elle, et de surcroît en plusieurs scènes ? Je vous ai zappé le premier paragraphe, un bijou dans le genre tarte :

Connaissez-vous la Normandie, ce beau pays si rempli de vieux castels dont chacun éveille le souvenir d’un nom célèbre ? La Normandie, où chaque champ a eu sa bataille, chaque pierre son nom ? La Normandie si remplie de vieilles légendes, de contes fantastiques, de traditions populaires qui tous se rattachent à quelques lambeaux de notre histoire du moyen âge ?
Eh bien... (reprendre au premier paragraphe qui est le deuxième, je vous en prie, essayez un peu de suivre).

La suite, justement, vous pouvez la lire là, et cela ne vous prendra guère plus de cinq minutes. C'est intéressant.
J'ai mis du temps à trouver la date, c'est-à-dire l'âge auquel Flaubert a écrit ce texte. Heureusement, la nouvelle a été traduite en kotava.
J'ai beaucoup d'admiration pour la traductrice de la nouvelle, d'abord parce qu'elle a réussi à apprendre le kotava - il paraît que c'est facile, mais à première vue pas tant que ça - et ensuite parce qu'elle a voulu mettre ce texte unique à la portée de tous les curieux du monde qui voudraient bien eux aussi étudier le kotava. Sûr qu'après, les curieux conquis vont se ruer sur Madame Bovary.

Donc, Flaubert s'est enflammé pour la mort de Marguerite de Bourgogne en 1839, et comme il est né le 12 décembre 1821, il avait 17 ans. Ceci explique cela.
L'imagination de notre ado s'emballe pour cette histoire érotique et morbide. Bon. Mais la mise en scène est ridicule, les dialogues aussi, à en être comiques. On dirait un sketch.
La grandiloquence fait rire aujourd'hui, en littérature comme en peinture. Le style pompier qui plaisait tant n'a plus la cote. Et voilà une page de Flaubert pour laquelle les biographes observent un silence pudique.
Elle ouvre sur de nombreuses questions. Celle, si mystérieuse pour nous autres, du génie. Quand commence-t-il à se manifester ? Est-il présent a priori, ou surgit-il un beau jour ? Quelle est la part du travail dans le génie ? Comment se défaire de ce que l'on a appris ? Et celle de l'étude littéraire. Que vaut-il la peine d'étudier ? Quelle est la place des oeuvres mineures dans la connaissance et la compréhension d'un écrivain ? Elle pose enfin la question de l'esprit critique. Admirons-nous une signature, ou une oeuvre pour ce qu'elle est ? Toutes ces questions ont la même pertinence dans le domaine des arts plastiques.

samedi 6 décembre 2014

Enooooorme !!!

Buche de Noël la plus longue du monde
Tant qu'on ne l'a pas vue, on ne se rend pas compte de l'ampleur du travail.
Des dizaines de bénévoles se sont activés pendant des heures, encadrés par des professionnels, depuis la mise en place des tables en pleine nuit jusqu'à la dernière décoration.
A l'heure qu'il est, c'est fini.
La distribution des parts prévendues a dû commencer.
Je vais aller chercher la mienne :).

jeudi 4 décembre 2014

La plus longue bûche du monde

Bûche de NoëlSamedi prochain, le 6 décembre, un boulanger-pâtissier de Vernon va tenter de pulvériser le record de la bûche de Noël la plus longue du monde. Le gâteau fera un kilomètre et demi de long. Mille cinq cents mètres de génoise fourrée à la crème au beurre parfum chocolat qui seront vendus au profit du Téléthon, 5 euros la part pour 4 personnes.
La mise en place durera toute la journée de samedi, la vente commencera à 17h30 après l'indispensable constat d'huissier pour faire entrer la bûche de Vernon dans le Guinness.
On aurait rêvé de tables tout en longueur, mais elles seront plutôt en serpentin devant la mairie et dans la rue Carnot, ce qui facilite le travail, la vente et la communication. Car bien sûr la télé sera là. Et comme ce sera la fête, des concerts sont programmés devant l'hôtel de ville.
De nombreux bénévoles apporteront leur concours à la réalisation de l'exploit pâtissier. Pour bien mesurer l'ampleur de la tâche, le journal le Démocrate vernonnais cite quelques chiffres : 50 000 oeufs, 500 kilos de sucre, 2500 plaques de génoise... Un vrai défi.
Espérer vendre 10 000 parts de bûche est aussi un réel pari. Le pâtissier qui a eu l'idée de cette aventure est Julien Véniel. Sa boutique située à deux pas de l'église s'appelle comme il se doit le péché Véniel. Samedi prochain, que le péché soit de gourmandise ou d'orgueil, il sera pardonné d'avance, car c'est pour la bonne cause !

mercredi 3 décembre 2014

Hagioscope

Hagioscope ou trou aux lépreux, Dives-sur MerLa belle église de Dives-sur-Mer, dans le Calvados, a été fondée à l'époque de Guillaume le Conquérant, au 11e siècle. C'est en effet à Dives que le duc de Normandie a préparé sa flotte pour partir à la conquête de l'Angleterre en 1066. Mais l'essentiel de l'église est plus tardif et de style gothique.
Que retient-on d'une visite ? Le détail le plus marquant, l'explication la plus convaincante. Ce qui nous touche ou nous éclaire. Tout le reste sera bientôt avalé par les sables mouvants de l'oubli.
A Dives-sur-Mer, notre guide nous a montré la liste des compagnons de Guillaume gravée dans la pierre au 19e siècle. Mais la stèle est placée en hauteur, les noms ne sont guère lisibles, et pas tous exacts. Ensuite elle nous a détaillé le vitrail qui relate la légende de la statue du Christ-Sauveur, repêchée deux fois dans la mer. Mais la statue elle-même a été détruite pendant les guerres de Religion. Je ne crois pas que je me souviendrai de tout cela dans dix ans, ni des graffitis marins mêlés aux graffitis contemporains sous le porche.
Mais l'élément qui restera peut-être, ce sera le trou aux lépreux, une disposition étonnante que je voyais là pour la première fois.
Il paraît que de nombreuses églises disposaient autrefois d'un hagioscope. Ils ont été murés lorsque les grandes épidémies de lèpre ont disparu, à partir du 15e siècle.
Le nom seul dit tout. Une ouverture pratiquée dans la muraille permettait aux malades contagieux de suivre la messe avec vue sur l'autel depuis l'extérieur de l'église. A Dives, elle est oblique et va en se rétrécissant. Tout au bout, on aperçoit un christ en croix, autrefois probablement celui envoyé par la mer.
C'est habile, efficace, alors qu'est-ce donc qui m'étreint tandis que je me penche à cet oeilleton ? Ce paternalisme qui ne parvient pas à masquer l'extrême violence d'être exclu, il me révolte. Quelle terrible société qui met les malades dehors, mais leur propose ce pis-aller pour vivre leur foi, sans doute pour se donner bonne conscience... Ces siècles-là agissaient en fonction de leurs valeurs et de leurs connaissances, il n'était sans doute pas possible de faire autrement, mais que cela nous paraît dur aujourd'hui.
Et dans sept cents ans, quel regard porteront les générations futures sur notre société d'aujourd'hui ? Leur paraîtra-t-elle brutale et injuste, ou aura-t-elle le parfum de l'âge d'or, du paradis perdu, juste avant les grandes catastrophes écologiques ?

dimanche 30 novembre 2014

Peintre en lettres

poussezJ'aurais aimé avoir à vous montrer quelque chose de plus approprié que ce "Poussez" qui fait un peu salle de naissance, mais ce qui était autrefois la norme est devenu l'exception. Il est de plus en plus rare de trouver des enseignes réalisées par un peintre en lettres.
En fait de naissance, c'est un métier qui se meurt, du moins dans sa forme ancienne. S'il faut toujours des enseignes aux boutiques, elles sont aujourd'hui créées par des graphistes, et cette conception assistée par ordinateur enlève à l'écrit son côté artisanal.
Je ne veux pas être nostalgique : j'aime le temps présent, avec et malgré tous ses défauts. Mais si avec un peu d'imagination j'arrive à sentir la personne qui, face à son ordinateur, a choisi la police, la taille, la couleur des lettres pour parvenir au résultat que j'ai sous les yeux, il m'est plus facile de percevoir l'humain dans une enseigne peinte. Chaque coup de pinceau porte encore la trace du geste.
Le peintre en lettres était l'artiste des peintres en bâtiment. Il savait peindre les mots, à main levée, en y mettant tout le style nécessaire, c'est-à-dire ces magnifiques jambages, arabesques, ces ombres bicolores et ces soulignés superflus à la communication et indispensables au charme. Sa peinture n'était pas là pour protéger et colorer, mais pour dire, pour adresser l'un de ces messages muets qui sont le murmure silencieux des villes.
Tout comme la photographie a posé la question du rôle de l'artiste-peintre, les moyens contemporains de graphisme interrogent le rôle du peintre en lettres. Avons-nous encore une place pour lui, avons-nous encore envie de son talent ? Je crois que ceux qui restent ne chôment pas, tout simplement parce que c'est de la belle ouvrage.
C'est évidemment de la responsabilité des commerçants indépendants de décider quel style ils veulent donner à leur devanture. Je me souviens de ma mère et de sa boutique à l'enseigne peinte. J'étais une petite fille quand elle a élaboré le projet de l'ouvrir. Je me rappelle sa gaieté à l'idée de l'arrivée prochaine du peintre en lettres. Celui-ci, par la grâce de son pinceau, allait proclamer à la face du monde la raison sociale. Dire le nom au public allait signer l'acte de naissance du magasin.
Le peintre a officié à mon insu, un jour où j'étais à l'école. J'aurais aimé savoir quelle était la magie de cet homme capable de rendre ma mère si joyeuse. J'aurais aimé, comme elle, m'ébahir de son savoir-faire.
Aux yeux de leurs enfants, les parents ont la triste habitude de faire quantité de choses dans leur dos. Plus tard les enfants se rattrapent en faisant quantité de choses à l'insu de leurs parents.

vendredi 28 novembre 2014

MOOC impressionniste

MOOC impressionnismeIl reste jusqu'au 14 décembre pour profiter du cours gratuit en ligne sur l'impressionnisme proposé par la Réunion des Musées Nationaux et Orange, en même temps que se déroule l'exposition sur le marchand d'art Paul Durand-Ruel au musée du Luxembourg.
Si comme moi c'est la première fois que vous participez à un MOOC, l'expérience vaut aussi bien pour ce que l'on apprend sur l'histoire de l'art que sur l'utilisation des nouvelles technologies. De quoi s'agit-il ? Un Massive Open Online Course a pour objectif d'enseigner à distance en utilisant les ressources du web. Des vidéos, des textes, des images, des sites permettent d'explorer et d'apprendre depuis chez soi. On échange avec les autres participants, 12 000 à ce jour, comme dans les réseaux sociaux ou les forums. On peut créer des exposés virtuels ou des oeuvres et les montrer aux autres participants.
Le site solerni annonce deux heures par séquence (il y en a huit) et c'est vraiment le minimum pour passer en revue les vidéos proposées. Elles sont toutes intéressantes, et certaines ressources sont de vraies merveilles. Si on souhaite produire quelque chose, ce qui n'est pas obligatoire, ce temps explose. Mais chacun fait comme il veut car il n'y a pas d'autre objectif que le plaisir d'apprendre.
L'inscription au MOOC est gratuite, mais le temps est limité. Le 14 décembre, le site fermera. Vite vite ! Il est encore temps ! Bonne découverte !

jeudi 27 novembre 2014

A vol d'oiseau

Vue aérienne de Giverny

Vus de la colline, la Fondation Monet et son jardin se détachent par leurs couleurs.
On reconnaît vite le rose de la maison et sa forme si particulière tout en longueur.
Dans le jardin, le jaune du ginkgo biloba rayonne près du troisième atelier.
On repère aussi la touche marron des érables du Japon, et l'orange du cerisier fleurs.
Encore un dernier souffle, et ce sera l'hiver.
Plus loin, derrière les peupliers couverts de gui, se dessine l'éventail du parking de la Prairie, puis la plaine des Ajoux et son captage caché par un rempart d'arbres, enfin, tout au fond, les arbres qui bordent la Seine et l'île aux Orties.

mercredi 26 novembre 2014

Oeil-de-boeuf

Oeil-de-boeuf

Avez-vous deviné d'où cette photo est prise ?
C'est la vue qu'offre l'oeil-de-boeuf situé sur le fronton de la maison de Monet.
J'aime bien les oeils-de-boeuf, même si ça sonne un peu bizarre. Les yeux-de-boeufs, comme j'ai entendu une archi le dire, est plus joli, mais c'est pas nous qu'on décide.
Chez Monet, la question du pluriel ne se pose pas. Il n'y a qu'un seul oculus sur la façade, en plein centre et tout en haut, comme un point sur un i. Rappelons-le, ce n'est pas le peintre qui avait adopté cette disposition, puisque la partie centrale de la maison est celle qui était déjà bâtie à son installation à Giverny.
Pour approcher de l'oeil-de-boeuf, il faut se glisser dans un réduit bas de plafond. C'est, à cet étage, le seul endroit d'où l'on aperçoit le jardin, et on ne peut s'empêcher d'évoquer les garçons qui logeaient à ce niveau à l'arrivée de la famille à Giverny. Jean-Pierre, Michel, Jean et Jacques ont sûrement eu beaucoup d'imagination pour tirer parti de la disposition des lieux pour le jeu et la rêverie.

lundi 24 novembre 2014

Musée du cinéma Jean Delannoy

Musée du cinéma Jean Delannoy à BueilA trente minutes de Giverny par de jolies petites routes, le musée du cinéma a ouvert cette année à Bueil. Pourquoi dans cette bourgade de la vallée d'Eure ? Parce que le réalisateur Jean Delannoy habitait le village voisin de Guainville, où il est mort âgé de 100 ans en 2008. Jean Delannoy a légué ses archives et souvenirs à l'association de ses amis, qui depuis anime le musée. Les récompenses qu'il a reçues sont là, César, Victoires, Bambi, etc, comme des trophées sportifs.
D'autres dons sont venus se greffer autour de celui-ci, avec l'ambition de montrer la variété des métiers du cinéma. Celui de décorateur est illustré par la reconstitution du bureau de Maigret (Delannoy en a tourné deux). La belle porte que vous voyez est tout à fait fausse mais tous les détails y sont, jusqu'aux gonds.
Parmi les pièces rares, une caméra donnée par la Snecma qui servait à filmer les essais des moteurs d'Ariane non pas à 24 images par seconde mais beaucoup plus, pour un maximum de précision ; un projecteur de 1902, dont j'ai actionné la manivelle à la façon d'un orgue de Barbarie ; et puis une dolly qui fait bien rêver, vous savez cette machine mobile où le cameraman peut s'asseoir et faire monter siège et caméra comme dans un manège.
Le musée rouvrira le 2 mai 2015 avec une expo sur les actrices qui ont marqué la carrière de Jean Delannoy. Parmi elles, Michèle Morgan et Gina Lollobrigida. Glamour à souhait...

dimanche 23 novembre 2014

Comment taire

Coeur de MarieVous êtes plusieurs à me faire remarquer le petit nombre de commentaires sur ce blog, au point que j'en viens à penser que c'est un sujet qui mérite d'être commenté.
D'abord, merci infiniment à toutes celles et ceux qui prennent le temps de m'écrire un petit mot. Je suis touchée et reconnaissante de votre envie d'entrer en contact avec moi et avec les autres lecteurs, de faire signe.
Je sais ce que vous ressentez, car moi-même je ne commente pas beaucoup, même sur les sites où je passe des heures. C'est si confortable l'anonymat... Ai-je envie de sortir de cette discrétion qui me protège ? Et en fait, qu'ai-je à dire à cette personne ? L'intérêt, le plaisir, le bonheur que j'ai pris à la lire, à admirer ce qu'elle fait ? Je me sens un peu gauche de cette déclaration. Ca avance à quoi ? Et puis, que va-t-il se passer ? C'est l'internet, et l'internet, ça a des réactions qu'on ne contrôle pas, et j'ai un peu peur.
Voilà ce que je ressens, oui, même moi qui suis blogueuse, c'est-à-dire qui suis confiante dans ma capacité à m'exprimer, qui ai l'habitude de l'internet et qui sais la joie que l'on ressent à lire les commentaires positifs. Autant dire que je comprends, partage et excuse votre aquoibonisme.
Pour avoir beaucoup de commentaires, il faut soit avoir choisi un thème polémique et grand public comme, disons, les relations hommes-femmes ou parents-enfants, l'actualité... soit laisser beaucoup de commentaires soi-même, ce qui revient à un échange entre blogueurs. Cette seconde méthode est très sympa, on finit par bien se connaître les uns les autres, mais elle prend du temps.
Il reste, malgré tout, un doute qui pèse comme une ombre, c'est l'hypothèse qu'un certain nombre de commentaires soient avalés par le logiciel de blog. Si le vôtre n'apparaît pas au bout de deux jours, merci de me le signaler par courriel. (mon prénom, arobase, mon village préféré, suivi de .org. Le tout en minuscules). Si votre commentaire ne s'affiche pas tout de suite, c'est normal : en plus du code anti-robot, je filtre les messages. Quand on a beaucoup de lecteurs, on n'a pas forcément beaucoup de commentaires, mais on a toujours beaucoup de spam.

samedi 22 novembre 2014

Les lavoirs de Giverny

Lavoir des Chennevières, Giverny

Autrefois Giverny, village tout en longueur, disposait de cinq lavoirs sur le Ru. Ces petits bâtiments avaient été construits par la municipalité pour donner un minimum de confort aux femmes qui venaient laver le linge dans le ruisseau, le leur ou celui des autres.
Il reste quatre de ces édicules aujourd'hui, dont trois sont bien visibles depuis la route. Le quatrième est plus retiré, le cinquième a disparu.
Celui-ci, qui se trouve en face du moulin des Chennevières, date de 1903.
On découvre tout sur le financement de la construction des lavoirs, et leur aspect quand ils étaient flambant neufs et en activité, sur le site de cartes postales anciennes Giverny autrefois.
Claude Monet, bienfaiteur de la commune, avait fait un don important pour l'assainissement du marais de Giverny. Les intérêts produits par ce capital ont permis de boucler le budget de la construction de trois des lavoirs.

vendredi 21 novembre 2014

L'ambre de novembre

Giverny en novembre

L'air sent les feuilles, les champignons et les premiers feux de bois.
Dans les jardins de Monet, une lumière atténuée enveloppe l'étang.
Les saules agitent des rameaux jaunes au dessus de l'eau, le hêtre joue des tons d'ocre et de rouille, les bambous paraissent plus dorés que jamais.
Mais rien ne brille. Pas d'éclat, pas de fanfare aux cuivres rutilants.
Le soleil hésite, pudique, à à se départir de son voile.
Novembre, entre l'ombre et l'ambre.

mercredi 19 novembre 2014

Genévrier

Genévrier

Au-dessus du village de Giverny, le genévrier a profité des terrains rendus disponibles par le recul du pâturage pour s'installer un peu partout sur la colline. Plus que la vue imprenable, son agent immobilier a su lui vendre l'exposition dégagée et plein sud qu'il adore. Un vrai petit solarium où ses baies mûrissent lentement, pour atteindre toutes les nuances de bleu.
En fait de baies, ce sont des galbules, un mot improbable inconnu du Larousse qui désigne ses cônes, puisqu'il fait partie des conifères. Le genévrier les a astucieusement camouflés en fruits si jolis qu'ils ont l'air d'inviter les oiseaux à les manger.
Leur goût, vous le connaissez, pour peu que vous ayez déjà dégusté une choucroute, ils ont une saveur un peu forte et âcre qui donne plutôt envie de les pousser sur le bord de l'assiette. N'en faites rien, c'est pour votre bien.
Les genévriers feront-ils souche à Giverny ? Il faudra pour cela que les brebis continuent de brouter régulièrement sur la colline, tout en grignotant au passage les arbrisseaux qui auraient des velléités de s'implanter. Car si des lotissements entiers de prunelliers surgissent de terre comme des champignons, le genévrier, déçu qu'on lui pique son soleil, ne tarde pas à faire ses bagages vers des cieux plus cléments. Gêné, viré.

dimanche 16 novembre 2014

Bourdon

Bourdon et sauges

Tant qu'il fait beau et tant qu'il y a des fleurs, les butineurs butinent. Tant qu'il ne gèle pas, les sauges sagement continuent de fleurir.
J'ai de la tendresse pour ces ouvriers de la dernière heure. J'admire cette synergie entre les insectes et les plantes, cette foi des sauges dans la présence des bourdons et des abeilles pour venir les visiter, même si tard en saison, les féconder et poursuivre le cycle de vie.
Dans le tourisme aussi les clients deviennent rares, mais pour les visiteurs de novembre les guides disponibles ne sont pas si faciles à trouver. Cet après-midi j'avais une visite de Vernon, et la pluie nous a accompagnés tout du long. Comme toujours dans ces cas-là je me suis débattue avec le dilemme de vouloir faire court pour ne pas maintenir les personnes sous la pluie, mais en même temps de ne pas faire trop court car c'est mon rôle de raconter, de commenter et d'expliquer.
Quand le temps n'est pas très coopératif, quelle est la dose exacte de discours nécessaire et suffisante, la durée maximale de la visite avant que les clients ne se mettent à détester leur guide ? Eux aussi font face à un dilemme, entre leur envie de rester au chaud et leur engagement dans le voyage. Ils sont venus voir, découvrir, s'émerveiller et peut-être apprendre, au prix d'un trajet long et éprouvant. Quand il pleut, ces attentes sont plus vite satisfaites...
Je me demande si les insectes connaissent les dilemmes. Je pense que non. Quand il pleut, les bourdons ne sortent pas. Je ne crois pas qu'ils se forcent à faire ce qu'ils n'ont pas vraiment envie de faire. Et à mon avis, ils ne craignent pas le regard des autres, leurs sentiments ni leur opinion, ce qui doit rendre leur vie beaucoup plus simple. Ils n'ont pas eu besoin d'inventer le parapluie.
N'empêche, peut-être bien qu'à eux aussi, la pluie leur donne le bourdon.

vendredi 14 novembre 2014

Don de l'artiste

Oeuvres pour le souterrain de Giverny, Michel DebullyLe cartel ne le précise pas, mais j'en suis presque sûre, les oeuvres qui ornent le souterrain de Giverny sont un don de l'artiste. Pas moins de trois créations numériques de grand format ont été réalisées par Michel Debully, plasticien givernois, à la demande de l'association des Amis de Giverny. La mise en place s'est faite en mars dernier.
Egayer ce passage obscur tout en restant dans l'esprit du village était un vrai challenge, en même temps qu'une nécessité. La réalisation évoque un tryptique contemporain.
Au bout de chaque rampe du souterrain, un tableau de Monet réinterprété par pixellisation est un hommage aux séries peintes par Monet tout près de là. D'un côté des peupliers, La Prairie, de l'autre une meule, Le Clos Morin. L'effet optique rappelle celui produit par les tableaux impressionnistes : on voit mieux l'oeuvre de loin. De près, c'est une juxtaposition de touches colorées.
Dans la partie la plus sombre, Michel Debully a voulu faire sentir Le souffle du printemps grâce à une vaste peinture murale aux tons clairs et frais. Sur 14 mètres de long par 1,25 m de haut, des lignes droites colorées rythment les pas des visiteurs.
A Giverny, d'autres artistes ont fait don d'oeuvres importantes à la communauté. Claude Cambour a offert un spectaculaire tableau du Christ en croix à l'église de Giverny, Daniel Goupil le buste de Monet qui se trouve dans la Prairie, Blanche Hoschedé-Monet une toile présentée au musée des impressionnismes...
C'est une longue tradition, partout, parmi les artistes. Vernon a eu la bonne fortune de recevoir des oeuvres de Claude Monet, des MacMonnies ou plus près de nous, d'Olivier Gerval.
Ce n'est pas dans toutes les professions qu'on pratique si généreusement le don. On peut s'interroger sur la récurrence des dons d'artistes. Ils ont sans doute des motivations variées. Pour ma part, j'y vois celle-ci : quand on a reçu, nul ne sait d'où ni par quel miracle, un talent, un don, on se sent un peu débiteur. On a besoin de donner de son oeuvre pour rétablir l'équilibre.

jeudi 13 novembre 2014

Pendule

Giverny, jardin d'eau

Depuis que les visiteurs l'ont déserté, le jardin d'eau de Monet poursuit son rêve intime.
La vie continue de battre à l'insu.
Le vent arrache les feuilles une à une, ça bruisse et ça souffle.
Les frondaisons plient et ploient.
Les bambous s'entrechoquent.
Les étoiles rouges des liquidambars, les lanières dorées des saules, les petites flèches des peupliers dégringolent de leurs cimes et finissent leur course, parfois, à la surface du bassin.
Elles hésitent un instant, comme étonnées d'être là, puis le vent s'en saisit à nouveau et les fait glisser, frêles esquifs, au ras de l'eau.
Il arrive qu'elles tournoient dans une chorégraphie inattendue, en artistiques patineuses.
Elles finissent par s'accrocher quelque part, dans des ports insoupçonnés où elles s'entassent par centaines.
A la limite entre l'air et l'eau, là où les nuages viennent se mirer en rose et gris, les rameaux du saule s'entêtent à dessiner des calligraphies secrètes.
Leur stylet griffe la surface qui aussitôt se referme, effaçant le message au fur et à mesure.
Tel un pendule, la pointe du saule passe et repasse.
Le regard se laisse happer par cette correspondance mystérieuse, questionner par l'indéchiffrable.
Devant cette cible mouvante, on oublie le temps.
Le pendule a gommé la pendule.

mercredi 12 novembre 2014

Philippe Auguste de Bruno Galland

Philippe Auguste, le bâtisseur du royaume, par Bruno GallandA Vernon, le centre culturel s'appelle l'Espace Philippe Auguste. Il est bâti dans l'enceinte du château de Philippe Auguste, dont il reste de beaux vestiges. C'est là que Bruno Galland est venu, non sans une pointe d'émotion, présenter son ouvrage consacré au fameux monarque.
La salle était archi-comble, et vraiment cela valait la peine d'assister à cette conférence : Bruno Galland parle avec flamme de son sujet. Son livre, lui aussi, est facile à suivre, écrit dans une langue agréable et claire.

Dans la nébuleuse que constitue pour beaucoup de nos contemporains la succession des rois de France au Moyen Âge, si la figure de saint Louis émerge en premier, celle de Philippe Auguste n'est pas encore complètement oubliée.

C'est par cette phrase (où j'entends une pointe d'autodérision, mais y est-elle vraiment ?) que commence l'ouvrage. Bruno Galland est archiviste-paléographe, ce qui lui permet de travailler directement sur les sources.

Le corpus documentaire dont dispose l'historien qui s'intéresse à Philippe Auguste est exceptionnel. Son règne est le premier pour lequel nous disposions vraiment d'archives centrales : registres de la chancellerie, layettes du Trésor des chartes et même quelques fragments de comptes. S'y ajoute un nombre élevé de chroniques de provenance diverse - les oeuvres de Rigord et de Guillaume le Breton, bien sûr, mais aussi les chroniques anglaises de Benoît de Peterborough, Roger de Hoveden, Gervais de Canterbury et Roger de Wendover, la chronique flamande de Gilbert de Mons et l'Histoire des ducs de Normandie commandée par Robert de Béthune, et les chroniques bourguignonnes de Robert d'Auxerre et d'Albéric de Trois-Fontaines...

Grâce à toutes ces informations de première main, le portrait du roi de France que dessine le médiéviste diffère sensiblement de celui que j'ai pu lire ailleurs.
Au physique, Philippe Auguste était, selon les chroniqueurs, "très beau" et non point le petit rabougri qu'on oppose volontiers à l'athlétique Richard Coeur de Lion. Au moral, loin d'être le roi avisé dont se souvient la mémoire collective, Philippe Auguste était impulsif, coléreux, excessif et souvent très dur, en particulier pendant la première moitié de son règne. L'âge l'a rendu plus posé, sans toutefois lui faire perdre complètement son tempérament. Mieux conseillé dès lors qu'il s'appuie sur des sages et non plus des nobles, et servi parfois par les circonstances, Philippe Auguste fait montre d'une volonté obsessionnelle d'agrandir son domaine. Et il y parvient, affirmant toujours d'avantage sa puissance.
Malgré toutes les sources, il reste tout de même des zones très mystérieuses dans l'histoire de Philippe. Les chroniqueurs sont un peu embarrassés pour raconter le sort fait à Ingeburge, la deuxième épouse du roi. (Galland prononce à la française, "ainjeburje". C'est un prénom danois.) Le roi épouse la jeune fille, et dès le lendemain la répudie. Il n'a jamais voulu dire pourquoi. Il va garder la malheureuse reine captive pendant 19 ans, en dépit des pressions du pape qui place le domaine royal sous interdit. Philippe Auguste était sujet à des effrois extraordinaires, comme lorsque, tombé malade à Saint Jean d'Acre, il a interrompu brutalement sa croisade. Il est bien difficile d'expliquer la cause de ces revirements désavoués par tous.

mardi 11 novembre 2014

Choir, puis gésir

Feuilles mortes

L'automne, comme la guerre, conjugue les verbes défectifs. Les feuilles choient. Les feuilles gisent. Elles cherront encore demain, mais il n'y a pas d'avenir à gésir. Quand on gît, c'est pour longtemps. Le temps s'efface. Gésir, c'est mourir un peu.
De même que l'automne escamote les feuilles, la conjugaison escamote une partie des possibles. Des pans entiers des variations du verbe font défaut.
Il manque des personnes, il manque des temps. Est-ce le temps qui va nous manquer cet hiver ? Ou seront-ce les personnes ?
Quand la nuit tombe, quand les températures chutent, la vie se rétracte et rentre sous terre.
Le coeur se serre un peu face à la sourde mélancolie des feuilles mortes.
Il est temps d'allumer la lumière.

lundi 10 novembre 2014

Dépouillement

Fondation Monet en novembreLes jardiniers de Giverny ont travaillé dur toute la semaine dernière. Ils ont déjà presque fini de dépouiller les massifs du clos normand.
Pour eux, dépouiller n'a rien à voir avec les résultats d'un vote. Il s'agit de faire place nette, d'arracher les annuelles et de rabattre les vivaces en enlevant tout ce qui a fleuri, et ce n'est pas une mince affaire.
Dans leurs brouettes s'entassent les verveines, les sauges, les sedums. Les dahlias sont coupés à ras, retirés à la bêche, et placés dans des cagettes. Une étiquette de couleur indique leur variété. Ils seront stockés à l'abri jusqu'en mai.
Aussitôt libérée, la terre est bêchée. On répand les granulés de fertilisant, un compost végétal. Et puis, déjà, on plante. C'est un va-et-vient de fleurs qui arrivent et d'autres qui s'en vont.
Dans la grande allée, les bisannuelles sont déjà en place, et certaines giroflées se mêlent même de fleurir. Les myosotis dessinent leurs couronnes de feuilles arrondies. Dans les espaces libres, les bulbes disséminés par poquets attendent d'être enfouis dans la terre, les plus gros au plus profond. Un bâtonnet de bambou rappellera leur emplacement.
Certains sont monstrueux, gros comme le poing. On devine des beautés à venir, quand le printemps allumera tous ces feux d'artifices. Mais pour que cela marche, il faut d'abord qu'il fasse froid.

dimanche 9 novembre 2014

Le tigre et l'ours

Clemenceau et MonetJe suis allée voir "La Colère du Tigre" au théâtre Montparnasse à Paris. La pièce signée Philippe Madral met en scène Georges Clemenceau et son grand ami Claude Monet, au soir de leurs vies.
Quand je suis arrivée, Claude Brasseur, qui incarne Clemenceau, était assis en terrasse à fumer une cigarette. Sa voix magnifique porte la marque de cette tabagie. Michel Aumont, le Monet de la pièce, a le timbre presque trop clair en comparaison.
Ils ont tous deux le même âge, 78 ans. On ne peut qu'être ébloui par leur performance. En ce sens, ils sont fidèles à leurs modèles : Clemenceau et Monet n'ont jamais décroché du boulot non plus.
Pendant la représentation, j'entendais rire autour de moi. Je ne suis pas la bonne personne pour faire une critique de la pièce : ses personnages et son argument me sont trop familiers, les effets de surprise n'agissent pas.
J'ai eu un peu de mal à entrer dans l'illusion théâtrale, ce pacte qui lie l'auteur, les comédiens et leur metteur en scène avec les spectateurs. Accepter l'idée du rôle, qui nous vient de si loin : on dirait qu'on serait le Tigre et l'Ours de Giverny...
Ces êtres de chair et de sang sur la scène, comment pourrais-je les prendre pour Clemenceau et Monet ? Dès les premières phrases, l'auteur prend ses distances avec la réalité historique : il fait dire à Monet des formules qui sont celles de Clemenceau. C'est le Tigre qui taquine son ami en l'apostrophant d'un "Cher vieux crabe", et non l'inverse. Bon. On n'était pas à une lecture de correspondance non plus.
Si la pièce m'a tout de même captivée, c'est par l'interrogation qu'elle suscite pour moi sur le théâtre. Comment peut-on porter à la scène des êtres qui ont vraiment existé, et non pas seulement des "types", comme Monsieur Jourdain est le type du bourgeois pour Molière ? Qu'est-ce qui fait qu'une personne devient un personnage ? Quelle légitimité le théâtre offre-t-il à imaginer ce que nous ne savons pas, à remplir les blancs ?
J'ai été intéressée par le rapport du fictif au plausible. Par les contraintes du théâtre qui imposent qu'il se passe quelque chose, d'où la fameuse "colère", et une amusante bataille à coups de cannes. Au final, si je n'ai pas été emportée par la magie du théâtre comme d'autres fois, et même si l'émotion m'a passablement désertée, cela valait tout de même la peine de faire le déplacement. Pour me confronter à toutes ces questions.

dimanche 2 novembre 2014

Au-dessus des méandres

La Seine près des Andelys Quand elle arrive au pied de Château-Gaillard, la Seine change brusquement de direction en oubliant sa destination ultime, la mer. Sans doute effrayée par l'imposante forteresse de Richard Coeur de Lion, elle rebrousse chemin, cap au sud-ouest. Ce n'est qu'une fois parvenue à bonne distance qu'elle réalise la gaffe, à force que son GPS lui serine "faites demi-tour dès que possible". Elle recalcule enfin son itinéraire et repart en direction de Rouen.
Ces méandres du fleuve ont creusé des falaises dans la roche tendre, cette craie blanche barrée de lits de silex caractéristique du val de Seine. D'en haut, la vue porte loin, en un gigantesque amphithéâtre, et offre cette impression de se détacher du sol.
Pour voir Château-Gaillard se dessiner à l'arrière-plan, il ne faut pas aller trop loin. Le belvédère du Thuit est idéal. Mais celui de Notre-Dame de Belle-Garde, d'où j'ai pris cette photo, est plus élevé, et ne se gagne que par une petite marche dans les bois.
Une émouvante Vierge à l'Enfant de 1946 s'y dresse, telle un ex-voto de l'après-guerre. La présence de cette statue sur le promontoire donne à la contemplation du paysage quelque chose de particulier, dû peut-être à l'élan mystique de ceux qui l'ont souhaitée et réalisée là.


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Ariane.

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